Ma vie c’est loin d’être un long fleuve tranquille

Un témoignage de Léa Cesmat,
né(e) le 17 décembre 1925
Mémoire recueillie à


Je m’appelle Léa Cesmat je suis née en 1925 à Val-des-Près, petit village proche de Briançon dans les Hautes Alpes.


Ma mère est décédée lorsque j’avais six ans en mettant au monde mon petit frère. Je suis l’aînée de trois sœurs et un frère. Mon père se retrouve à la charge de cinq enfants, ayant comme seul revenu sa pension de mutilé de guerre.


Ma petite sœur étant élevée par ma tante et mon frère étant décédé lors d’un accident de voiture, nous nous sommes élevés comme on a pu à trois…


Lorsque j’étais enfant les familles paysannes m’embauchaient pour couper le bois ou moissonner le blé contre un peu de nourriture, par exemple deux pommes de terre ou du pot au feu. Parfois il m’arrivait de couper de l’herbe dans les champs et de la faire cuire pour la manger quand j’avais trop faim.


Deux ans après la mort de ma mère, alors que mon père coupait du bois dans la forêt, il se transperce le mollet avec sa hache. Il reste un an à l’hôpital. Pendant ce temps les paysans qui venaient nous rendre « service » se servaient et prenaient ce qu’ils voulaient dans la maison en échange. A l’époque les paysans ne se faisaient pas de cadeau. Lorsque mon père est revenu il n’y avait même plus d’aiguilles ni même de balancier sur la grande horloge, même les livres et les bibles de son grand-père avaient été volés.


A l’école les enseignants connaissaient notre situation et savaient que je devais aider mon père. J’étais obligée d’être derrière lui constamment, non seulement pour les travaux de la ferme mais aussi pour lacer ses souliers, attacher sa ceinture, boutonner ses manchettes…Ne lui restant qu’un bras il lui était difficile d’être autonome.


Alors on me dispensait de nettoyer l’école ainsi que d’allumer le poêle chaque matin, ce que les enfants faisaient à tour de rôle. J’étais en quelque sorte favorisée. C’est à cause de ça que chaque soir, lorsque la maîtresse rentrait chez elle, les autres enfants me tiraient les cheveux et me soulevaient ma robe...


Ma scolarité n’a pas été facile si bien que je n’ai pas obtenu mon certificat d’études.


Quand la guerre arriva, comme nous habitions à la frontière italienne et que ces derniers étaient alliés avec les allemands nazis, nous étions quotidiennement bombardés d’obus et c’était très dangereux. C’est pour cela que nous fûmes contraints de nous réfugier à Bérias en Ardèche, chez des particuliers. Avant de partir, mon père a voulu toucher sa pension de mutilé. C’est habituellement le notaire qui nous donnait chaque mois une partie pour que nous ne dépensions pas tout d’un coup. Malheureusement nous n’avons pas pu l’obtenir avant notre départ car le notaire avait été mobilisé. C’est donc sans rien que nous sommes partis nous réfugier.


Pour manger, c’est la croix rouge qui, dans les gares, nous donnait un peu de viandox, un petit bouillon de viande ou un bout de chocolat. Les autres paysans réfugiés qui avaient plus de moyens, mangeaient leurs tranches de jambon avec du pain et en donnaient même à leurs chiens, sans jamais nous en proposer.


Le 15 Mars 1945 nous sommes finalement arrivés à Fontaine.


Etant jolie fille je me suis fiancée le 17 Juin de la même année et mariée le 22 septembre.


Mon mari était un commerçant fontainois, il était très peu présent et se préoccupait peu de moi. Il passait ses journées chez ses parents et ne ramenait pas de salaire. C’est pour cela qu’il a fallu que je travaille à la tannerie Guillaumet pour pouvoir vivre et élever mon fils unique, que j’étais obligée de laisser à mon appartement pendant que je travaillais.


J’y ai travaillé durant 15 ans. C’était un travail très dur et mal payé.


En 1953 un terrible incendie causa la fermeture de la tannerie. Trois des employés y ont trouvés la mort, dont une de mes camarades de travail. Les conduits d’aération à l’étage avaient pris feu. En une heure toute l’usine a brûlé et comme il y avait des barreaux aux fenêtres, les trois ouvrières qui travaillaient en haut n’ont pas pu s’échapper. Depuis je ne ferme plus jamais les volets de ma chambre…


Après cela je suis restée quelques temps sans emploi, puis j’ai été embauché dans une usine de métallurgie dans le quartier des Eaux Claires.


Je faisais le trajet à pied, ou à vélo, de Fontaine à Grenoble tous les jours, jusqu’à ce que l’usine s’installe finalement à Veurey et qu’on mette un car à la disposition des employés.


Je contrôlais des pièces de voitures et je les emballais. J’ai adoré ce travail c’était plus intéressant, plus méticuleux et j’étais mieux payée.


Mais je passais tout mon temps à m’occuper de mon père qui vivait seul à Seyssinet et de mon fils.


J’ai travaillé durement pendant 25 ans dans cette usine, ce qui m’a valu comme récompense la médaille du travail.



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