Madame Debonnet

Un témoignage de Jacqueline Debonnet,
né(e) le 1 décembre 1924
Mémoire recueillie à

J'ai commencé à travailler à l'usine à 14 ans et j'y suis restée toute ma vie, jusqu'à la retraite. C’était une filature à Tourcoing où travaillaient déjà mon père et ma mère. Aujourd’hui, elle ne doit plus exister, c’était l’ancien temps. A l’usine, on rentrait le matin jusqu’à midi. On arrêtait pour aller manger dans un café, puis on recommençait jusqu’au soir, vers cinq heures peut-être. On travaillait du lundi au samedi, même si certains samedis je ne travaillais pas. Le dimanche, on n'allait pas travailler, hein! Les horaires n’étaient pas trop lourds.

J’ai appris le métier à la filature. Une personne qui connaissait le travail me disait ce qu'il fallait faire et comment le faire. Au début, je n'avais pas de poste attitré, on me disait quel métier utiliser. Par la suite, j'ai travaillé sur un seul et même métier. Même si les machines étaient automatiques, il fallait les alimenter en laine, en faisant attention de ne pas se faire prendre les doigts dans les bobines. Par chance, on n'a jamais eu de blessés. On était surveillé par les contremaîtres qui venaient voir si on travaillait bien.

Entre femmes, ça se passait très bien. Pour moi, en tout cas, ça a toujours été bien. Il y avait de la solidarité. Heureusement, car quand une dame avait trop de difficultés, ça faisait des bobines moches et il fallait les remplacer.
On se racontait des histoires :
-« D’où qu’c’est que t’as été dimanche?
- Eh beh j’ai été danser.
- Et t’as trouvé un amoureux ?
- Oh non, pas un amoureux. Y’est venu me chercher plusieurs fois pour danser mais c’est pas mon amoureux. »
En revanche, on ne parlait pas de nos maris. Une fois qu’on est mariés, c’est fini, on n'a plus rien à dire. A l'usine, il y avait aussi des hommes, il en faut pour porter les bobines ; mais ça n'a jamais fait d’histoires. Même s'il y a bien des maris et des femmes qui se sont rencontrés à l’usine. Moi, je n’ai pas rencontré mon mari à l’usine, je l’ai connu « comme ça ». Quand je me suis mariée, j’avais… vingt-deux ans, vingt-trois ans… Je ne me rappelle plus. C’était un ami, mon amoureux, puis c’est devenu mon mari. C’est comme ça qu’on parlait avant. Avec mon mari ça allait bien, on allait danser. Il n’était pas embêtant. Je l’ai choisi! On était tous les jeunes ensemble, c'est comme ça qu'on faisait connaissance. Une fois mariés, on est allés habiter à Tourcoing.

On partait rarement en vacances. Pendant les congés, plus personne ne travaillait, l'usine s'arrêtait. On allait au cinéma ou faire des balades à pied. Vous savez, nous, on n'avait pas peur de marcher, hein! Souvent, c’était du côté des fermes. Il y avait de beaux et jeunes fermiers. Alors parfois, on restait travailler dans les champs. Avec mes enfants, ça n'a plus été la même vie. Vous savez, je ne pouvais pas partir en vacances avec toute ma ribambelle là. Je n’ai jamais eu de voiture, je n'en avais pas les moyens. Je devais nourrir ma famille avant d'avoir une voiture. Mes enfants ont commencé à travailler dès qu’ils en ont eu l’âge : vers 15 ou 16 ans.

A une époque, il y a eu des grèves à l'usine parce qu’on ne gagnait pas assez de sous. Mais vous savez, de mon temps, c'était pas si grave que ça. Ca durait quelques jours. Mais si les patrons payaient bien les ouvriers, il n'y aurait pas de grève. La police était présente au moment des grèves. Elle venait toujours pour vérifier qu'on ne faisait pas d’histoires, mais je ne me rappelle pas qu’on en ait fait.
A l'usine, j'étais syndiquée mais je ne me souviens plus auprès de quel syndicat. Je suis une vieille dentelle vous savez! C’était un syndicat proche des communistes. J’étais communiste mais je n’avais pas de carte. On n’allait pas aux réunions politiques, on était communiste et puis c’était tout. Avant, ca voulait dire quelque chose, être communiste. Et quand il y avait des manifestations, on chantait dans les rues : "Allons enfants de la patriiiiieuh, le jour de gloire eeeeessst arrivé!". Et on chantait aussi : "C’est la lutte finale, groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain, peau d’lapin". On disait ça quand on était plus jeunes. A l’époque, c’était pas bien vu d’être communiste parce qu'on n'allait pas à l'église. En réalité, j'allais à la messe parce que j'y étais obligée. Le curé faisait l'appel et je n'aurais pas voulu qu'il aille dire à mes parents : "Jacqueline n'est pas venue à la messe".

On était cinq frères et soeurs dans une belle maison à Roncq. J’allais travailler à Tourcoing en vélo. Il y avait bien des bus, mais c'était payant, alors qu’à vélo on ne payait pas. On devait faire attention à tout vous savez!
Quand j’ai eu ma première paye, je croyais que ça n’allait jamais arriver : « et vous allez me donner mes sous? Vous allez me donner mes sous? ». Quand je les ai eus, j'étais tellement heureuse que le tramway n’allait pas assez vite. Alors j’ai sauté du tramway et j’ai couru jusqu'à la maison. En arrivant, j'ai crié : « r’gard eu’t mère, j’ai rapporté des sous! ». Ma mère s'est mise à pleurer. Elle était comme ça, elle pleurait facilement. Quand j’avais des sous, je les lui donnais et elle m'en rendait un peu comme argent de poche. C'était « mon dimanche » comme on dit. Par contre, je ne me rappelle plus combien je gagnais. Maintenant c’est des euros, avant c’était des francs. On était payé en liquide, je n'avais pas de compte en banque.

Quand j’étais jeune, je ne mettais pas de pantalons mais plutôt des robes. Maman savait coudre. Elle achetait du tissus et nous faisait des robes. On n’avait pas beaucoup de vêtements. A l’époque, on ne se rasait pas les jambes ni les aisselles. Quel malheur! Les femmes étaient donc poilues. Les jeunes filles mettaient du maquillage, un peu de poudre, un peu de rouge à lèvres et du vernis à ongles. Pour les cils, on se lèchait les doigts et on les lissait. On mettait des bigoudis ou on faisait des brushings. Beaucoup de filles avaient les cheveux très longs, jusque dans le dos. C'était beau, mais alors pour les coiffer... Moi, j’avais les cheveux courts. En tout cas, ne me parlez surtout pas de poux! Qu'est-ce que j'ai eu comme poux quand j'étais jeune... A l'école, tous les enfants en avaient. Maman me lavait les cheveux avec du pétrole. Il ne fallait surtout pas s'approcher du feu!

A la maison, on avait des chiens. Je me souviens d'un chien appelé Chimi. Il connaissait bien son nom. Quand mon père l'appelait, il courait après lui. Il était beau mon père. C'était un belge flamand. Avec mes parents, on ne parlait que le flamand. Quand j'ai commencé l'école, je ne parlais pas français. « Bonjour » c’est « ounda ». « Betonen schattebout en niet betalen ». Ça veut dire : « faire l'amour et ne pas payer ». Si ma fille était ici, elle serait honteuse pour moi. Il n'y a rien de mal hein? J'aime bien rigoler moi.

Quand j’étais jeune, le Président, c’était le Général De Gaulle. On s’intéressait peu à la politique. Ca ne m’intéresse toujours pas. Il paraît que maintenant le Président des Etats-Unis est noir. Ça change! Mais bon, s'il fait son métier... S'ils l'ont élu, c'est certainement parce qu'il est bien. Un noir, un rouge, un vert, c'est la même chose. Ça ne me dérange pas, moi. Et il va peut-être y avoir une femme présidente en France? A mon époque, les femmes n'avaient pas de pouvoir. C'était tout pour les hommes et rien pour les femmes! Même si pour le même travail, on était quand même payé comme les hommes. Des femmes avaient des responsabilités à l’usine, mais les chefs étaient surtout des hommes. Je n'aurais pas aimé avoir des responsabilités parce que après tu dois dire aux autres ce qu'ils doivent faire. Moi, j'étais libre, je faisais ce que je voulais.

J’ai grandi dans les années 40, et je suis restée dans le nord pendant la guerre. Pour moi, ça s’est bien passé. Les allemands étaient là, mais ils n'étaient pas méchants. Eux aussi en avaient marre, mais ils devaient rester là. C’était des soldats, ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient. Ils ne nous traitaient pas mal, au contraire. Ils avaient du pain et quand on allait les voir, ils nous donnaient des tartines. Je savais y faire moi.

Il y avait le rationnement : telle famille avait autant de pain, telle autre autant... Ma maman faisait du pain elle-même. On n’achetait pas au marché noir, c’était cher! On n’en avait pas les moyens. A cette époque, on allait « faire la fraude » en Belgique. On y allait pour chercher à manger, c'était moins cher. On devait se dépêcher de partir parce qu'à la douane, il y avait des gens pour dire : « ça tu peux pas prendre, ça tu peux pas prendre »... A la douane, c'était des français, pas des allemands. Les allemands, encore, auraient donné une tartine en plus, mais les français, c'était tout pour eux!
Il y avait aussi les bombardements : on entendait « Boum! Boum! Boum! ». Ça me donne encore des frissons. Pourtant les allemands ne demandaient qu'une chose : que ça se termine pour pouvoir rentrer à la maison.

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