Madame Durand

Un témoignage de Mme Durand,
né(e) le 25 août 1924
Mémoire recueillie à

On va commencer par évoquer votre enfance si vous le voulez bien…

Je suis née le 25 août 1924. Mon papa est décédé j’avais 8 mois. Ma maman m’a donc élevée seule. C’était bien, mais vous savez, c’était sans fioriture.

Qu’avez-vous fait après votre enfance ?

J’ai commencé à travailler tôt. J’ai fait une école de commerce, j’ai appris la comptabilité. Puis, j’ai trouvé un premier travail dans un cabinet de comptabilité, à 16 ans.

Vous avez toujours travaillé dans la comptabilité ?

Oui, toute ma vie, jusqu'à mes 60 ans, je me suis arrêtée en 1946 jusqu’en 1955. Je me suis arrêtée pour élever mes enfants. J’ai eu une fille en 1946 et un garçon en 1948. Je me suis mariée le 7 avril 1945 et j’ai eu mes deux enfants dans la foulée. En 1955, ils étaient grands alors j’ai repris à travailler.

Et vous avez eu d’autres enfants ?

Oui, j’ai eu mon dernier garçon en 1967, j’avais 43 ans. Avec lui j’ai continué à travailler.

Et que faisait votre mari ?

Mon mari était dans la police.

Vous viviez à Nantes à l’époque ?

Je suis née et je suis restée toute ma vie à Nantes. J’ai passé une grande partie de ma jeunesse chez ma grand-mère, à Joué sur Erdre. Ma mère passait ses journées à travailler. Ma grand-mère s’est beaucoup occupée de moi, pendant toutes mes vacances jusqu’à mes 15 ans.

Comment ça se passait avec votre grand-mère ?

Ça se passait très bien, elle filait la laine et je passais mon temps à courir après les vaches. Pas celles de ma grand-mère mais celles des voisins. Jusqu'à mes 15 ans, surtout les grandes vacances.

Qu’est ce que vous faisiez pendant votre jeunesse ? Sortiez-vous ?

Non, pas beaucoup. Je n’allais pas au bal. Mais il y avait la guerre, j’avais 15 ans en 1939. Je n’ai pas eu de chance, je ne suis pas née à la bonne période…
Par contre, pendant la guerre, j’allais au théâtre Graslin, j’écoutais des opérettes comiques. J’y allais au moins une fois par semaine, l’hiver.
Autrement, je faisais partie d’une troupe de jeunes. On se réunissait dans une salle, rue de Bel Air. On avait même monté une pièce, c’était une chorale, sous la conduite de Monsieur Legrain. Il était dévoué, il avait son fils et sa femme avec nous. C’était vers 1942, 1943, dans ces années là.
J’allais aussi au théâtre avec ma mère. Quand il y avait des alertes, on nous avertissait et on allait se cacher, dans des caves, sous des porches. C’était complètement idiot, mais on n’avait pas le choix.
J’ai continué un peu après la guerre. Je me suis mariée. Mais je continue toujours aujourd’hui encore, à regarder des pièces, c’est une de mes grandes passions.

Comment ça se passait pendant la guerre ?


Oh, je n’étais pas vraiment malheureuse. On allait en campagne pour aller chercher le ravitaillement. On faisait le tour des fermes pour aller voir des voisins qu’on connaissait, on ramenait du pain, de la farine…

Comment vous sentiez-vous ?

Pas trop mal, on avait surtout peur des bombardements.
Mon bureau était rue de Strasbourg. Quand il y avait l’alarme, c’était la cavalcade, on descendait le cours [des 50 otages], on se réfugiait sous le tunnel du canal Saint Félix et quand c’était fini, on retournait au bureau.

Et comment était l’ambiance dans votre famille ?

Je ne peux pas trop dire, on avait la peur, mais je n’étais pas malheureuse. Maman s’est toujours débrouillée pour le ravitaillement. Je prenais le vélo avec une amie, on allait à Joué sur Erdre. Ce n’était pas du marché noir, on achetait chez des fermiers.

Et vous n’avez jamais été touchée par les bombardements ?


Une fois, c’est tombé dans la cour de notre immeuble, mais je n’étais pas là. Le 16 septembre 1943, j’ai eu la scarlatine. C’est la seule fois de ma vie où j’ai été malade. J’ai été chez une tante jusqu’à guérir. J’ai arrêté de travailler car j’étais malade. On n’avait pas le droit de travailler car c’était une maladie infectieuse. Je me souviens, la mairie avait même collé sur la porte de l’appartement « maladie infectieuse ». On habitait place Viarme, là où passe le tramway maintenant.

Vous n’étiez pas chez votre grand-mère pendant votre maladie ?

Non, ma grand-mère est morte en 1942, c’est pour ça que j’étais chez ma tante.
Heureusement que j’étais à la campagne d’ailleurs : en septembre, les bombardements sont tombés dans la cour de notre appartement. Tout avait explosé, le buffet était explosé, les vitres éclatées, les meubles tremblaient… Il a fallu que ce soit rénové, c’était sinistré. Il a fallu attendre que ce soit réparé, on a été relogé pendant ce temps là.

J’ai commencé à travailler à 15 ans, en 1939, j’ai trouvé grâce à une dame que je connaissais. Après le travail, je suivais les cours du soir pour passer le brevet de comptabilité, c’était entre 1939 et 1942. Mon travail était dans l’ancien cours Franklin Roosevelt. En 1942, une des mes amies dans mon école a proposé un travail dans un bureau de ravitaillement.

Comment avez-vous rencontré votre mari ?

J’ai rencontré mon mari en septembre 1944. Avec mon amie Marcelle, le dimanche on allait en vélo sur les bords de l’Erdre. Un jour, on s’est arrêté dans un bar qui passait de la guinguette, c’est là où j’ai rencontré mon mari. Ça allait vite en ce temps là : on s’est rencontré en septembre et je me suis mariée le 7 avril 45. Ma fille Annie est née en mai 1946, et Alain est né au mois d’octobre 1948. Après j’ai arrêté de travailler. Comme on n’avait pas de maison, on logeait chez mes beaux parents. On avait une petite pièce comme ici, je n’avais pas de place. C’était après la guerre, pendant la reconstruction. On n’avait pas de deuxième lit pour Alain, Il était accroché au mur pour la journée et on le décrochait pour dormir. C’était près du boulevard des américains.

Il n’y avait pas de logements ?

Il n’y en avait plus, la reconstruction était plus tard. On était chez nous quand même !
On a réussi à avoir un logement rue du général Buat, grâce à des amis qu’on connaissait bien. C’était loin d’être du neuf, mais c’était chez nous, on avait même un petit jardin pour les enfants. C’était vers Saint Donatien, on y est rentré en 1949.

Comment avez-vous trouvé votre logement ?

Mon mari était dans la police, ils avaient une association. Grâce à l’association, on a eu un prêt pour faire construire, c’était vers la Boissière. A cet endroit, on a fait une construction pour chez nous.

Vous avez toujours été dans ce logement ?

On n’avait pas de logement pendant la guerre. On a été logé dans des anciens immeubles, on y était de 1957 à 1962. Après, on a refait une autre construction, dans une rue privée près du rond point de Rennes. On y voyait un peu plus clair.

Et c’est là où votre dernier enfant est né ?

Oui. Mon troisième enfant, Olivier, est né en 1967. Il y a beaucoup d’écart entre mon aînée et mon dernier, 21 ans. On a attendu la naissance de mon troisième pour marier ma fille. Elle s’est mariée au mois septembre 1967. Là, je n’ai pas arrêté de travailler, mon fils est né en 1967, je l’avais mis chez la nourrice.

Avez-vous des petits enfants ?

Oui, j’en ai quelques uns ! Ma fille a eu deux enfants, un garçon et une fille. Elle a eu sa première fille au mois de juillet 1968. Mon deuxième a eu deux enfants, ils ont eu une fille avant de se marier, Véronique. En 1978, ils se sont mariés, ils ont eu un fils Arnaud entre temps. L’aînée de mon fils a 30 ans, le deuxième a 25 ans. Et donc, le dernier, Olivier, s’est marié en 1991. Il a trois enfants : une fille de 1992, un garçon de 1998 et un autre en 2001.
J’ai 7 petits enfants et 7 arrières petits enfants.
La fille de ma fille a 3 filles. Eric, le fils de ma fille a 2 garçons. Les deux derniers ont 3 ou 4 ans. Quand on est tous ensemble, ça fait du monde. Surtout à Noël, où on peut réunir tout le monde.

Comment avez-vous perçu la libération de la femme ?


Je ne m’en suis pas occupée. C’est certain qu’on vit mieux maintenant. Pour les femmes, il y a une liberté plus grande que dans ma jeunesse. On ne sortait pas du tout à l’époque, on ne faisait pas d’essai, il fallait vite choisir.

Est-ce que les femmes travaillaient à votre époque ?

Oui, parce que c’était pendant la guerre. J’ai commencé à travailler tôt. Certes, les femmes ne travaillaient pas à l’époque, mais c’était la guerre. Je n’ai pas pu profiter de la jeunesse comme vous, on allait au bal très rarement.

Et votre fille ? Comment s’est passée sa jeunesse ?

Elle sortait plus que moi, mais mon mari était très strict. Ma fille allait à des boums mais elle ne découchait pas. Quand ça arrivait, ce n’était que le week-end, mais on connaissait les personnes chez qui elle allait. Je crois qu’elle le regrette un peu, elle était trop attachée.

Et vos garçons ?

Les garçons pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, ils avaient toute liberté. Mais ce n’est pas pareil, les garçons ne ramènent rien à la maison ! Il n’y avait pas de contraception à l’époque. Mon mari était dans la police, il en voyait de toute sorte au travail, il ne voulait pas que notre fille soit une « putain ».

Quand est-ce que vos enfants sont partis du foyer ?


Ma fille est partie quand elle s’est mariée, à 21 ans. Alain est parti de chez nous à 26 ans, il faisait ce qu’il voulait à la maison, il était au rez-de-chaussée. Olivier, 2 ans avant son mariage, s’est installé avec Ghislaine.

Depuis quand êtes-vous à la retraite ?


J’ai arrêté de travailler le 31 mars 1983. J’ai eu le temps de profiter de ma retraite. Une chose qu’il a faite de bien Mitterrand. A l’époque, on pouvait partir quand une jeune venait nous remplacer, c’est ce que j’ai fait.

Où alliez-vous en vacances ?

Je suis restée toute ma vie à Nantes. On partait en vacances en France. J’ai fait des cures, notamment à La Bourboule, à Fouras, à Rochefort. On a aussi voyagé un peu plus loin, en Corse, en Côte d’Azur, en Espagne. Depuis que je suis toute seule, je suis partie une fois au Tyrol, vers l’Autriche.
Mon mari est décédé en 2006. On était déjà séparé de fait, il était malade, à l’hôpital. Il est resté là-bas jusqu'à sa mort, il avait fait une attaque cérébrale. Il travaillait au commissariat central de Nantes, à Waldeck, il n’a jamais été muté. C’est pour ça qu’on n’a jamais été ailleurs qu’à Nantes.
On allait souvent dans le Morbihan, à Damgan. On louait une maison de vacances avec les enfants. Au début, on était 4, puis on s’est retrouvé avec mon mari et Olivier quand nos grands enfants sont partis. On partait pour un mois en général. On a commencé à aller dans le Morbihan en 1952. Ce sont des bons souvenirs, j’y retourne de temps en temps, chez ma belle sœur et mon beau frère.

On arrive à la fin de notre entretien. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a le plus marqué dans vos souvenirs ?

La guerre m’a marqué c’est certain. On a eu beaucoup de privations. J’avais 15 ans quand la guerre a commencée, je n’ai pas vraiment de jeunesse comme vous. Je suis rentrée tout de suite dans la vie active, par la force des choses. On partait en vélo pour le week-end, pour les ravitaillements, on partait le samedi midi et on revenait le dimanche soir. On a eu de la chance, on ne s’est jamais fait arrêter.
Il y avait un maquis à coté de Joué, beaucoup de gens se sont fait fusiller. C’était le maquis de Saffré. On a eu de la chance, jamais on n’a croisé ni parlé avec les Allemands. Avec les anglais et les américains, on pouvait échanger des cigarettes. On avait la haine des allemands, on écoutait La France Libre le soir, discrètement. J’avais une copine d’école qui a fait partie de la liste des 50 otages. Elle avait pris des risques, elle portait des billets, elle était dans la résistance, moi j’avais trop la frousse.

Et au bureau de ravitaillement ?

Quand je travaillais au bureau de ravitaillement, on établissait des bons, on arrivait à avoir des pommes de terre, des haricots. Parfois on allait chercher de la viande chez les fermiers, vers les Sorinières. J’étais très gourmande, en ces temps la, il ne fallait pas être difficile. Le soir, on ne mangeait jamais de viande, on ne mangeait que des légumes. On a toujours eu du beurre.

Vous voyez souvent vos petits enfants ?


Je vois souvent mes petits enfants, oui oui. Ils me téléphonent souvent. Véronique, je n’ai plus trop de nouvelles elle travaille à Paris, elle n’a pas trop le temps. Arnaud oui, je le vois assez souvent. Avec les autres, on se voit souvent, a toutes les occasions possibles. Je ne suis pas mise à l’écart. C’est moi un peu, je suis fatiguée. Ils viennent un peu de temps en temps.
La période où on était bien, c’était rue Berlioz. On voyait souvent nos enfants, c’était une période heureuse.

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