Maintenant c’est fini !

Un témoignage de Bardini,
né(e) le 19 mai 1938
Mémoire recueillie à

Qu’est ce qu’un engagement ?


Un engagement peut être un sacrifice ou une obligation.
Depuis ma naissance je n’ai vu mon père que quelques fois. Il est revenu définitivement alors que j’avais 7 ans et c’est à ce moment là que j’ai compris que ce père ne m’acceptait pas car il me tapait dessus sans aucune raison : il me disait « tu n’es pas ma fille ! ». Je n’ai jamais compris pourquoi il avait autant de haine contre moi mais à cette époque les parents ne donnaient pas d’explications aux enfants. Je ne pouvais que subir et me taire à la fois.
Mon frère qui lui était plus âgé que moi n’a pas subi ce que j’ai subi parce que c’était un garçon. Parti dès l’âge de 9 ans, il est revenu à la maison à l’âge de 16 ans : il était donc grand et capable de se défendre.
Après le retour de mon frère mes parents ont eu un deuxième enfant, un garçon qui, malheureusement décédé au bout de deux ans, était bien le fils de mon père et moi au milieu je gênais car il me disait : « si tu n’étais pas là on serait mieux ! ».
Je pense que mon père ne devait pas aimer les filles car il me menaçait souvent en me disant : « si tu ne fais pas comme je veux, tu vas le payer ! »
Et oui je payais et à table par exemple je n’avais pas le droit de parler.
Je pense que c’est dû à son enfance car il a été élevé comme ça : si une fille ne faisait pas de carrière elle était une moins que rien.
J’ai fait une carrière d’infirmière et pourtant il me frappait quand même.


Je me suis mariée à l’âge de dix neuf ans car l’occasion s’est présentée et c’était une échappatoire. J’ai pu ainsi recouvrer ma liberté et trouver mon indépendance. Je ne voulais plus être gouvernée, tabassée. Je voulais vivre comme tout le monde car j’entendais les uns et les autres qui disaient « moi j’ai fais ça avec mes parents, moi je suis allé là !» tandis que moi je ne faisais jamais rien avec mes parents car ma mère ne m’avait pas habitué à ça. C’est pour ça que je restais toujours avec mon frère et ma mère.
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Votre mère n’a jamais compris pourquoi votre père se comportait comme ça avec vous ?


Ma mère n’a jamais voulu comprendre, elle essayait bien de calmer les tensions mais sans aucun résultat. Ma mère avait peur de lui pourtant il ne l’a jamais battu.
Après mon mariage, mon frère m’a dit « depuis que tu es partie de la maison notre mère a pris la relève », elle était en effet devenue « sa chose ».
Quand à moi je n’allais plus chez mes parents car je ne voulais pas voir mon père et si j’y allais, c’était accompagné de mon mari. Mon père ne venait pas chez moi, cela ne le dérangeait pas, moi non plus. Il voulait être tranquille chez lui avec sa femme : je n’étais plus là pour les déranger.
Je me suis toujours demandée pourquoi il en voulait autant aux femmes. Je me suis dit que c’était peut être la faute de sa mère car sa mère était très sévère avec lui donc peut être qu’il en voulait à sa mère et il s’est vengé sur moi mais j’étais une enfant et je ne voyais pas le rapport, enfin je ne le saurai jamais.
Quelques années après, mon père tomba gravement malade et ma mère étant décédée, je me suis engagée à le garder chez moi malgré tout ce qu’il m’avait fait subir. Je l’ai fait car j’estimais que c’était mon devoir de le faire même sans amour et puis il m’avait quand même offert la chance de faire des études car il avait une belle situation. Il gagnait bien sa vie à l’époque. J’ai demandé à mon frère s’il pouvait le garder mais il a refusé, il ne voulait pas de lui car il avait femme et enfants.
J’ai gardé mon père une dizaine d’années mais il n’y avait aucune communication. On s’ignorait complètement mais s’il me posait des questions je répondais sinon pas de conversation. Si je lui parlais je savais qu’il me frapperait bien que je fus mariée et il l’avait déjà fait. Quand j’allais chez lui avec mon mari il n’osait pas me frapper car il savait que mon mari me protégeait. Un jour ils ont eu une discussion et mon mari lui a dit « maintenant c’est fini et si vous recommencez à la frapper c’est à moi que vous aurez à faire ! » De toute façon ils ne s’aimaient pas et comme mon mari me protégeait, ça ne lui convenait pas. Il m’a même proposé un marché, de choisir entre lui ou mon mari. Bien avant mon mariage il m’avait trouvé un futur mari convenable à ses yeux car il travaillait sous ses ordres et il m’a dit « c’est avec lui que tu te marieras ! » Mais je me suis quand même imposée et j’ai dit non car quand j’ai connu mon mari je savais que j’étais en sécurité, que c’était la bonne personne et qu’avec lui je pouvais m’engager loin. Et même s’il y avait eu quelque chose qui n’allait pas j’avais une situation, je travaillais et je ne dépendais pas de mon mari.


Quand je le gardais à la maison, mon père n’a jamais su exprimer une quelconque reconnaissance, il n’a jamais voulu m’expliquer pourquoi il se comportait comme ça car pour lui c’était, semble-t-il, normal. Quelques soient les raisons de ce comportement, on ne les connaîtra jamais. Il aurait peut être voulu que mon frère en partant me prenne avec lui et pourtant quand je suis parti vivre un an en Algérie il a tout fait pour me récupérer, il aurait souhaité que quelqu’un qu’il m’aurait choisi me prenne. Ainsi il aurait mis ses pieds chez moi et il aurait tout contrôlé.


Mon frère est parti car il en avait marre de me voir souffrir et de voir mon père s’acharner sur moi. Mon frère et moi avons toujours su garder de bons contacts.
Mon père ne supporte pas les femmes car même dans son entreprise il s’entendait mieux avec les hommes qu’avec les femmes, la preuve en est que sur les annonces d’embauche il demandait : cherche comptable masculin.


Mon père frappait ma fille, ce que j’ignorais. Il lui disait « tu es vilaine et désobéissante ». C’est quand j’ai emmené mon père en maison de retraite que ma fille m’a tout avoué et qu’elle était enfin heureuse qu’il s’en aille. Je lui ai dit « maintenant c’est fini ! ». Je n’ai pas voulu emmener mes enfants le voir en maison de retraite, mon fils voulait y aller mais je disais non. Mon père n’est pas resté longtemps en maison de retraite car il était fatigant avec tout le monde. On m’a dit, ce n’est pas contre vous madame Bardini mais on ne peut plus le garder. Je l’ai placé dans 5 ou 6 maisons mais il était hors de question que je le reprenne chez moi. Je l’ai remis dans une autre maison de retraite et il est décédé.

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