Mes drôles d’histoires

Un témoignage de Germaine Ludmann,
né(e) le 19 janvier 1917
Mémoire recueillie à

"Je vais vous raconter quelques souvenirs amusants et vous parler de certaines rencontres marquantes de ma vie.


Etant petite, je suis un jour allée chez une coiffeuse à Strasbourg et je lui ai dit que je voulais une permanente, je n’en avais jamais eu. Je l’avais prévenue que j’avais les cheveux bouclés et elle aurait dû me dire de ne pas faire une permanente, mais plutôt juste une coupe. En sortant, j’avais une tête énorme et quand je suis rentrée chez moi ma mère m’a regardé d’un air surpris et s’est exclamée : « Mais qu’est-ce que tu as fait ! C’est de l’argent perdu ! ».


Je suis donc retournée chez la coiffeuse et lui ai dit : « Ecoutez, qu’est-ce-que vous avez fait, vous aviez très bien vu que j’avais des bouclettes et qu’il ne fallait pas me faire de permanente. Ma mère est fâchée, faites attention qu’elle ne vienne pas, elle va vous sonner les cloches pour vous faire peur ! ». Elle m’a alors versé un liquide sur les cheveux pour qu’ils deviennent de nouveau raides et plus du tout frisés. Avec le temps tout s’est de nouveau remis en place.


Dans mon enfance, je suis allée à l’école Sainte-Anne à Neudorf, chez les Sœurs. J’étais bonne élève en classe et les Sœurs m’aimaient beaucoup, parce que j’étais toujours joyeuse. Je dansais, je chantais, j’étais une gamine heureuse et très éveillée. Je cherchais toujours à amuser mes petits camarades. J’étais comme on dit une « petite sauvage », pleine de vigueur.


Un après-midi, j’étais trop turbulente et une Sœur, la Sœur Innocence, m’a demandé de l’accompagner aux toilettes. Au moment où elle est rentrée dans les toilettes, j’ai fermé à clé et je suis partie ! Je suis retournée en classe et me suis assise à ma place comme si de rien n’était. Au bout de quelque temps, une camarade m’a demandé : « Mais Germaine, où est donc Sœur Innocence ? ». J’ai fait comme si je ne savais rien. Subitement, elle est revenue, elle m’a regardé et a un peu souri, mais n’a rien dit. C’était une Sœur charmante, trop bonne, trop gentille, elle n’osait pas gronder, alors on se moquait un peu d’elle.


A Sainte-Anne, il arrivait que Monseigneur Ruch, l’évêque, vienne nous voir. J’étais parfois choisie, afin de chanter devant lui. Pour cette occasion, ma mère m’habillait bien. Comme j’avais des boucles, elle me mettait un beau ruban dans les cheveux. Je portais une petite robe blanche à trois étages avec deux ronds en dentelle et un petit ruban bleu, des chaussettes blanches et des souliers vernis. J’étais tout à fait jolie pour recevoir Monseigneur. Je chantais, et il y avait une Sœur qui m’accompagnait. Les autres filles étaient jalouses, alors je leur disais : « Il faut que votre maman vous habille comme la mienne, alors vous aussi on vous choisira, et il faut chanter ! ». Les Sœurs me choisissaient, car j’étais toujours joliment vêtue. Elles cherchaient à présenter une élève correctement habillée et non en lambeaux ou pas bien lavée.


Petite, j’ai fait du violon et j’allais toujours au 1er étage chez la Sœur Daniella pour étudier la musique. Là, il y avait une petite fillette, Paola, l’unique juive de l’école. Cette petite tournait toujours autour de moi et le soir à 16 heures quand on sortait de l’école, elle était derrière moi et me tenait à la ceinture. Je la prenais sur mes épaules. Elle ne pesait presque rien pour une enfant. Elle était mal nourrie, mal soignée. Je ne sais pas si sa famille était pauvre, elle venait peut-être d’un pays lointain. Je lui disais « Ho come par là j’t’e mets sur les épaules, hop la » et je la ramenais chez elle. Ca ne faisait pas trop de chemin. Cependant avant d’aller chez elle, j’allais aux bains à Neudorf. Comme il n’y avait pas de cabines, vous savez ce que j’avais comme costume de bain ? Mon tablier ! Il était boutonné, j’avais mis une ceinture et je nageais comme ça. Paola était au bord du bassin et me regardait. Elle avait faim et soif. Je lui disais : « Paola, je n’ai rien à te donner. Ta maman devrait te donner un goûter. Je te ramène sur mes épaules, mais c’est tout ! ». La fois d’après, elle a apporté un petit quelque chose. C’était des Juifs qui étaient partis d’Allemagne à l’époque. Leur départ datait d’avant la guerre. Peut-être qu’ils ne voulaient plus rester dans leur pays. La Paola, je la ramenais et je l’apportais à sa mère qui la prenait et me disait merci. De Sainte-Anne jusqu’à l’hôpital au Neuhof, je la ramenais toujours à pied. Paola était à moitié nue, pas habillée. J’ai dit à ma mère : « Ah, fais-moi des tartines pour la Paola ». Elle a répondu : « Non, elle a ses parents et toi tu as les tiens. Elle va à l’école et toi aussi. Que tu la rencontres, je n’ai rien contre, ni que tu l’aides un peu, mais je ne vais pas la nourrir ! ». Elle me suivait toujours. Je l’acceptais longtemps, mais un beau jour j’ai quitté l’école Sainte-Anne et elle a pleuré en disant : « Maintenant tu ne viendras plus ». Je lui ai répondu : « Rarement. Je viendrais peut-être de temps en temps voir si tu es encore là, mais autrement je ne peux plus venir ». Un jour, par hasard, j’ai été en ville, rue des Bouchers près de la place du Corbeau, et je suis passée près d’un magasin. Je regardais les belles choses et subitement, il y a une personne qui est sortie de la boutique et qui m’a regardée. En la voyant, je me suis dit : « Mais c’est bien la maman de Paola ! ». En fait c’était sa mère qui avait un magasin. J’y suis retournée plus tard, mais elle n’était plus là. J’ai été sotte à ce moment-là, car je suis partie, alors que j’aurai dû aller lui parler. Il y a des hasards quelques fois et on ne les saisit pas.


J’ai eu une très belle vie avec mon mari. Je l’ai rencontré en ville dans un magasin. On était au même stand, on choisissait un tricot. Il m’a demandé si les vêtements qu’il essayait lui allaient bien. Je lui ai répondu : « Attendez Monsieur, venez voir, je vais vous indiquer ce que vous prenez et ce que vous ne prenez pas ». De ce fait, on s’est rencontré et tout de suite on est allé dans une pâtisserie pour boire une tasse de café. J’ai toujours été comme ça, je n’étais pas hardie, mais pas timide non plus, comme on dit « je prenais le taureau par les cornes »."


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