Mes vacances dans le pays basque et dans les montagnes ariégeoises.

Un témoignage de Henri Pech,
né(e) le 27 octobre 1935
Mémoire recueillie à

J'avais neuf ans quand ma mère m'a dit : «Tu vas aller au pays Basque, chez ta tante à 17 kilomètres de Bayonne, ça s'appelle Briscous. Elle t'a déjà vu en photo. Ta sœur, elle, sera chez des cousins à Bayonne». Cette tante-là, c'était une tante de ma mère, elle était célibataire. C'était une de ces filles de campagne qui allaient travailler dans les maisons bourgeoises à Paris et qui avait pris sa retraite dans cette ferme. Alors j'étais très curieux (rires)!



En arrivant, première impression: c'était très délabré, très vieille ferme! Il n'y avait pas d'électricité pourtant ce n'était pas loin Bayonne et on était quand même en 1945! Je me suis aussi vite aperçu qu'il n'y avait pas d'eau non plus. On allait la chercher dans une source à 100 mètres de la ferme, ça faisait comme une petite flaque…



La tante ne faisait pas de cultures. C'était les fermiers voisins qui cultivaient ses terres. Mais c'était une dame très active, pas une femme d'intérieur, elle était toujours dans les bois, dans les champs et elle m'emmenait chez des voisins parce qu'il y avait des fermes tout autour, à 150 mètres à peine. On y allait ensemble parce qu'elle était handicapée d'une jambe et il lui fallait des béquilles.



Quand elle allait chez les voisins ou à l'église le dimanche, ils parlaient en basque. Et moi j'étais obligé de subir ça, je ne comprenais rien. Des fois je supportais et des fois ça m'agaçait tellement que je sortais et j'allais à l'écurie voir les vaches (rires). Je me suis très vite intéressée à cette vie agricole. Il y avait un voisin qui s'appelait André, il mettait le joug aux bœufs, il allait labourer et moi je suivais la charrue, ça me plaisait. Dans les fermes alentours, il y avait des enfants et je jouais à la pelote basque avec eux.



Avec la tante, j'étais vraiment seul, mais j'avais de très bonnes relations avec elle. C'était l'heure d'hiver, les journées étaient plus courtes. Le soir à 8h, il faisait nuit alors on s'éclairait à la bougie ou à la lampe à acétylène et j'avais de longues conversations avec elle. Le matin elle venait me réveiller. Elle allumait déjà le feu de bois, même en juillet et en août, et elle me faisait chauffer de l'eau dessus qu'elle venait mettre dans ma chambre, dans une bassine ancienne pour faire la toilette. Ensuite j'arrivais à la cuisine et elle avait préparé le déjeuner! Alors vous aviez ce lait du pays, le lait des vaches qui avaient été traites la veille! Il y avait une sorte de crème au dessus! Elle me le mettait dans un bol et elle me faisait un café au lait avec du pain du pays… Qu'il était bon! On allait pratiquement pas à la boulangerie parce que nous avions la voisine qui faisait encore son pain! Oh la la! Qu'est-ce que j'ai pu manger! Ensuite l'après-midi, il fallait faire la sieste, elle y tenait la tante! (rires)



Autrement c'était une vie très simple: je l'aidais à couper du bois, je me chargeais de ramasser les œufs, elle avait une trentaine de poules et puis il y avait de la volaille aussi. D'ailleurs c'est à peu près tout ce qu'elle produisait et on allait les vendre au marché de Bayonne le samedi matin.



Il y avait un vieux bus, qui venait d'un village d'à côté. Il était surchargé d'agriculteurs qui allaient vendre leurs produits au marché. C'était ces petits bus de campagnes avec une échelle derrière parce que sur le toit on mettait des tas de choses, des marchandises, des paniers. Il y avait des sièges, du jamais vu, vous aviez de la ferraille qui vous rentrait dans les côtes! Sur l'allée centrale il y avait les poulets et les paniers d'œufs alors si vous circuliez, il fallait faire attention à ne pas mettre le pied dans un panier. C'était une gymnastique!



De temps en temps, j'allais à Bayonne le samedi après-midi avec le bus, parce que le dimanche, la cousine nous amenait avec ma sœur à Biarritz à la plage. On prenait le B.A.B, c'était un petit train qui faisait Bayonne-Biarritz, on mettait ¾ h pour faire les 8 kilomètres, il s'arrêtait partout! Mais après il y a eu le vélo, ça a changé ma vie à la ferme parce que je m'évadais… La tante m'envoyait faire les courses au village mais deux kilomètres et demi à vélo ça me suffisait pas. Alors j'allais au village, je cachais mon filet dans un fossé bien planqué puis je repartais avec mon vélo pendant une heure (chantonnant, rires). Je connais le coin à fond, toutes les grottes, toutes les fermes, tous les petits chemins! Après je revenais prendre mon filet et j'allais à l'épicerie (rires) et de retour à la ferme, la tante me disait: «Oh! Tu en as mis du temps!». Ensuite quand j'ai eu mon BEPC en 1951, mes parents m'ont demandé: «Qu'est-ce qui te ferait plaisir, un voyage en Espagne ou un vélo? Ouh! J'ai tout de suite dit un vélo! (rires) A Toulouse au bout de ma rue, il y avait un marchand de cycles avec de très beaux vélos, et chaque fois que je passais devant chez lui, je les regardais: Oh! Celui là, il a un dérailleur, un double plateau. Oh! Qu'il est beau! Ça n'a pas trainé, un petit peu avant les grandes vacances on est allé chez ce Mr Franc, et j'ai eu un vélo mi-course, il y avait un dérailleur avec trois vitesses! Évidemment, comme les vacances arrivaient, je me le suis amené au pays basque. Le samedi quand j'allais à Bayonne et le dimanche à Biarritz, moi j'y allais avec le vélo, plus de bus! Mais à la plage, j'avais toujours une peur, c'est qu'on me le vole! Alors je le mettais dans un coin et de temps en temps, j'allais quand même voir.
























Mes parents nous récupéraient vers le 15 août, on passait quelques jours à Toulouse puis nous partions en vacances dans l'Ariège, chez mes grands-parents du côté de mon père, à Goulier, à 120 kilomètres d'ici. C’était deux séjours très différents pour moi. C'était un village avec les maisons les unes sur les autres, donc j'avais tout un tas de petits copains que je connaissais depuis longtemps et que je retrouvais. Ensuite il y avait mes grands-parents, je les connaissais très, très bien parce qu'à sept ans j'avais passé deux ans avec eux pendant la guerre. Ils avaient eu une vie rude de montagnards. Mon grand-père avait travaillé à la mine pendant une bonne partie de sa vie. Eux, ils parlaient le patois, entre eux et avec les voisins, les amis, et moi j'étais au milieu, je ne disais rien, j'écoutais et c'est comme ça que je l'ai appris. Ils avaient du bétail, des vaches, des moutons. J'allais à la montagne avec les bergers, et j'y passais tout mon mois de septembre. Comme il y avait la foire à moutons le jour de la saint Mathieu, le 21 septembre, on rassemblait les moutons, et ensuite on les amenait à côté d'une cabane de bergers, un «orri», à côté de laquelle il y avait ce qu'on appelait une «jasse», une sorte de plate-forme pour les soigner. On mettait aussi du sel sur des cailloux et ils s'y précipitaient. Puis on mettait de côté ceux pour la foire qu'on redescendait au village. Après la foire il y avait aussi le coup des pommes de terre. Elles avaient été semées au mois d'avril et on les ramassait la semaine avant qu'on parte. Tout le monde se nourrissait de pommes de terre là-haut, c'était une culture qui venait bien. Ensuite, ils faisaient un peu de fromage avec du lait de vache. Ah! Et puis il y avait la fête du village. Des musiciens venaient de l'extérieur mais des habitants du village, amateurs de musique, venaient les aider, ils tapaient sur des tambours. Autrement les jours de pluie avec les copains, on allait dans la grange, le foin avait été ramassé, et parfois on venait se faire chasser par le propriétaire parce qu'il avait peur qu'on mette le feu. On était jeunes et il y en a qui commençaient à fumer. Mais je préfère vous dire que ces jours de fin septembre, il y avait de la nostalgie dans ma tête parce que j'étais tellement bien dans ces montagnes avec mes grands parents! Alors quand arrivait le premier octobre, les grands-parents faisaient ce qu'ils appelaient le «raccompagnement»: c'est à dire qu'ils nous raccompagnaient à la sortie du village. On avait chargé les trois voitures, c'était des vieilles Peugeot, on mettait les malles sur le toit. Avec l'appareil photo des cousins, on faisait la photo à côté des voitures et on sentait bien chez les grands-parents une certaine tristesse. Ensuite, on revenait que pour Pâques. Mais là c'était la comédie parce qu'ils n'avaient pas de téléphone. Mes parents réussissaient quand même à prévenir la postière par courrier qui allait le dire à mes grands-parents. Là c'était la grand-mère qui venait m'attendre avec l'âne dans la vallée du Vicdessos où j'arrivais avec le bus. Alors on mettait la valise sur l'âne avec les commissions que ma grand-mère avait fait au village. Il y avait 4 kilomètres, on partait dans les chemins jusqu'à Goulier. Alors les ânes, on dit souvent que c'est bête, pourtant ceux-là, ils étaient d'une intelligence! On les guidait pas, les ânes, ils connaissaient les chemins par cœur! Et alors ma grand-mère se mettait à la queue de l'âne et elle se laissait tirer. Elle ne faisait que mettre un pied devant l'autre. C'était surtout les femmes qui faisaient ça. Les ânes étaient habitués, ils étaient comme des agneaux! Quand ils l'ont vendu, j'ai pleuré…



Plus tard, en grandissant j'ai continué à aller les voir à Goulier mais je ne pouvais plus passer mes vacances là-haut. Mes grands-parents vieillissaient et restaient seuls au village. C'était dur, l'hiver surtout, parce qu'ils se chauffaient seulement avec un petit feu de bois et les chambres n'étaient pas chauffées alors ils mettaient le moine dans leur lit avant d'aller ce coucher. A 6h du soir il faisait nuit, ils prenaient un petit café au lait et ils allaient au lit à 7h (rires) et toute la nuit ils étaient là (mime : yeux grands ouverts, immobiles). Finalement en février 1960, on est allés les chercher. Ils avaient toujours leur tenue de sortie dans une chambre qu'ils ne mettaient que quand ils quittaient le village (rires). Mon grand-père avait la veste, le chapeau. Il ne portait pas la cravate. Quand on les a accueillis, c'était peut-être moi le plus heureux! Ils sont restés trois ans chez nous à Toulouse. Ils avaient 68 ans de mariage. Ils sont décédés à cinq mois d'intervalles. A Goulier, encore aujourd'hui, je garde des contacts avec des copains par l'association, Les amis de Goulier mais beaucoup sont morts ou ont déménagé. Et petit à petit, on disparaît....Voilà.


array(0) { }