« Moi, ma cause, c’était mon travail »

Un témoignage de Monique B,
né(e) le 10 février 1922
Mémoire recueillie à





Nous rencontrons Monique une deuxième fois. C’est toujours avec le sourire qu’elle nous reçoit dans sa chambre. Durant cette discussion, nous nous concentrons sur sa carrière.


Comment avez-vous eu l’opportunité d’exercer votre métier ?


-Il n’y avait pas de moniteurs d’éducation physique dans l’enseignement privé et le développement se faisait petit à petit, dans les idées des uns, les idées des autres. La direction diocésaine, responsable des enseignants a fait une démarche pour avoir des jeunes filles. A cet âge là j’avais 17 ans), on était vivante, on était en pleine santé, il n’y avait pas de raison de dire non. Alors, j’ai dit oui et d’autres jeunes filles aussi. Nous étions une vingtaine et nous avons eu une formation par des anciens, car cela s’était déjà développé chez les hommes, bien avant. On passait nos examens à Paris, des devoirs écrits comme la pédagogie, mais aussi des exercices physiques. On les passait, à la FSF : Formation Sportive de France.


Et moi j’étais très contente d’aller à Paris parce que je prenais des jours supplémentaires et puis je visitais Paris. C’est comme ça que j’ai visité la capitale la première fois.


Et pendant la formation vous commenciez déjà à donner des cours ?


-Oui, nous étions déjà au travail avec les fillettes afin de les entraîner à l’épreuve d’éducation physique du brevet.


Par exemple, je me suis trouvée pour passer mon brevet, devant des barres parallèles alors que je les voyais pour la première fois. Comment voulez vous qu’on sorte de là ! Au brevet ils exigeaient une épreuve d’éducation physique, alors que nous n’en avions jamais fait.


Quel(s) sport(s) avez-vous enseigné ?


-La gymnastique car l’éducation physique c’était la gymnastique uniquement.


Mais on parlait beaucoup de certaines sociétés quand même. Les sociétés ce sont les associations sportives de maintenant, comme de basketball, le football…


Et donc vous avez exercé ce métier combien de temps ?


-Alors, voilà ce qui s’est passé, moi j’ai commencé dans les années trente pour finir dans les années cinquante.


Parce qu’en fait, j’ai eu une opération importante, il faut le reconnaître. A cette époque là, avoir le ventre ouvert de haut en bas, c’était considéré comme quelque chose de très très grave. Et on m’a dit, « tu ne pourras pas continuer à lever la jambe comme ça, à sauter».


Alors je suis restée où j’étais, dans le milieu de l’enseignement. On m’a dit : « ça vous plairait de faire la classe ?! J’ai dit pourquoi pas ! Pourquoi pas »


Et vous aviez une formation pour ça ?


-Ah oui c’était pareil ! En dehors des journées de travail on avait des cours, des conseillers qui faisaient cela depuis des années.


Moi j’ai eu les enfants du primaire, elles avaient 8 ans. J’ai fait le CE2 pendant vingt cinq ans. Mais c’était un plaisir, même s’il y avait des jours qui n’étaient pas drôles. Il y avait des mauvaises journées vous savez. On ne réussissait pas tous les jours. Quelque fois c’était raté, on se disait « Aujourd’hui c’est raté, ça ira peut-être mieux demain, aujourd’hui ce n’est pas brillant ».


Ça a été dur pour vous d’arrêter la gymnastique ?


Cela m’a fait de la peine, oui. Moi ça me plaisait, nous confie-t-elle avec fierté, mais oui mais oui, j’ai fait le grand écart sur la poutre, c’était un événement !


Mais d’un autre coté, que voulez vous ? On vieilli, on perd beaucoup de chose, on perd des muscles.


Et puis mon opération n’était pas anodine, il fallait que j’arrête de lever les jambes…


Alors ils m’ont convaincu d’enseigner la classe puisque ça me plaisait. Et puis je suis restée.


J’ai eu quarante enfants la première année !!!



Ah ça devait bavarder !


Ah non non ! Elles ne disaient rien, elles étaient attentives. Mais ce qu’il y a c’est que nous, nous n’avions pas le temps de nous occuper de chaque enfant en particulier. Les dernières années j’en avais 31.


J’ai pris ma retraite en 1982.



Pour vous le travail des femmes a-t-il surtout commencé pendant les guerres ?


-Je pense, mais quand on lit des livres, on voit qu’il y avait déjà des femmes qui travaillaient pendant les années 1800. Des femmes, gagnaient leur vie seules, avec quelques fois des enfants, quand leur mari était décédé. Il n’y avait pas les secours qu’il y a maintenant, au point de vu financier, ça n’existait pas. Maman prenait une femme de ménage qui était veuve …


Oh, il y en avait qui travaillait dur même très très dur. Déjà, dans les usines. … Une femme seule ne vivait pas de l’air du temps, il fallait qu’elle gagne sa vie, il fallait travailler pour manger. Le travail était très dur. Et il n’y avait pas comment dirai-je, le bien-être mécanique, la machine pour adoucir, vous comprenez ? Il n’y avait pas de machines pour l’entretient par exemple.


Il y avait en somme dans la société deux étages, il n’y avait pas de classe moyenne. Maintenant il y a la classe moyenne, et c’est elle qui domine en nombre, comme vous et moi par exemple ou vos parents. A cette époque là, il y avait la classe aisée, des familles qui avaient des biens et, la classe populaire.



Est-ce que justement ces conditions de travail des femmes, sont des causes que vous avez défendues ?


-Défendre ? Je ne me vois pas dans cette situation là. Il y a des femmes qui entre en politique, pour améliorer des choses. Avant il n’y avait sûrement pas de femmes à la tête de la France, il n’y a toujours eu que des hommes.


C’est depuis la guerre de 1940 que les femmes sont rentrées en politique d’avantage, doucement.



C’est bien d’avoir deux avis, masculin, féminin, cela se complète…


-Ah oui ! Parce que, comment dirai-je, les intentions ne sont pas toujours les même. Une femme verra peut-être plus près des siens, et un homme plus près de l’ensemble, de son pays, je n’sais pas. J’avoue que c’est un complément, l’homme et la femme en tout point de vue, c’est vrai.



Et, est ce qu’il y a des causes, outre les conditions de travail des femmes, que vous avez défendues étant jeune?


Oui ce qu’on appelait des mouvements mais je ne vois pas d’une manière précise, non, je me donnais à ma gymnastique et à la gymnastique seulement. Moi, ma cause c’était mon travail.


Notre travail nous prenait beaucoup. Parce que comme nous avions notre diplôme à préparer nous avions des cours tous les soirs après la classe.


Ceci dit, pour en revenir aux causes, je me dis qu’il faut bien qu’on prenne une décision pour quelque chose. Alors j’essaie de donner ce que je peux à des associations qui visent tout le monde comme la croix rouge par exemple, le secours catholique. Les petits frères aussi, c’est une association qui vise les familles modestes même plus que modestes. Mon père en faisait déjà partie à l’époque. Quand il rendait visite aux familles, il nous racontait que c’était bien triste.



Est-ce qu’il y a des valeurs que vous aimeriez transmettre à notre génération ? Des valeurs qui vous tiennent à cœur et que nous sommes en train de perdre, peut-être se satisfaire de ce que l’on à ?


Les gens n’en ont jamais assez. Ils sont envieux de bien-être, alors qu’ils le trouveraient peut-être plus près d’eux.


Nous, on ne peut pas dire qu’on a manqué de quelque chose. On prenait ce qu’il y avait et on était heureux. Ce n’est pas pour ça qu’on ne râlait pas, j’ai râlé, j’ai râlé! Elle se tape avec énergie le genou. Mais on se contentait de moins que maintenant. Si on avait une toilette neuve à Pâques, elle faisait quand même plusieurs années. On retournait les manteaux, les tissus étaient tellement beaux qu’ils étaient aussi jolis à l’envers qu’à l’endroit. Alors à ce moment là quand ils étaient retournés on mettait un petit col de fourrure pour changer. Ca faisait une toilette neuve. C’est comme pour la nourriture, elle était simple et saine, on ne gaspillait pas.



Et vous qui avez vécu presque un siècle, est-ce que vous vous sentez à l’aise dans ce monde actuel, avec toutes les évolutions qu’il y a eu ?


-La différence entre mon époque et la vôtre c’est que la vie est plus dure. Bien sûr, il y avait des gens dans la peine, il y avait aussi des gens qui cherchaient du travail. Mais c’était moins dur que maintenant je trouve.


Il y a aussi le fait que les enfants allaient à l’école tous seuls, on n’était pas obligé de les accompagner. Les parents étaient tranquilles de savoir que les enfants étaient à l’école. Maintenant les parents ne sont jamais rassurés, avec tout ce qu’on entend dans les journaux, toutes ces histoires avec des enfants. Dans les médias peu de choses agréables et bonnes sont relatées.



Et si vous deviez dire quelque chose, quel serait votre plus grosse fierté ?


Oh je ne sais pas trop, je crois que quand on me demandait des services je n’ai jamais refusé. Dans la mesure de mon temps évidemment. A mon avis, c’est facile quand vous n’avez pas d’enfant.



Apprenant de ce fait qu’elle est célibataire, nous voulons en savoir plus…


Vous n’avez jamais trouvé l’amour ?


-Je n’ai pas cherché, ah sûrement pas ! Ils y en a qui ont cherché, parait-il. Mais moi je vous assure, mes journées étaient bien remplies ! Je n’ai pas eu le temps. C’est ce que je réponds toujours « je n’ai pas eu le temps et je ne l’aurai pas eu ». J’étais prise tous les jours même le dimanche, pour la société. Ah les journées étaient interminables, je vous assure !



Monique nous avoue que même dès l’adolescence, les flirts et les amourettes n’étaient pas sa priorité.


Elle a toujours été entourée d’enfants, de par son métier mais aussi parce qu’elle s’est beaucoup occupée, et ceci avec un réel plaisir, des enfants de sa sœur. C’est pourquoi, comme elle le dit, le manque d’un mari ne s’est pas fait ressentir.



Pour vous, y a t-il une différence entre l’amour des années trente quarante et l’amour d’aujourd’hui ?


-Oh, c’est toujours la même chose. L’amour, le véritable amour, c’est l’union.


C’est plus frivole désormais. Maintenant, si on n’est pas content, on se sépare. Alors la tristesse c’est quand il y a des enfants. Dans ce cas là, la femme a tout sur le dos, ou lui peut-être, ça dépend.


En tout cas autour de nous, il y a toujours eu des séparations et il y en aura toujours. Mais avant, quand il y avait des problèmes, des séparations, c’était tabou, caché, les gens n’en parlaient pas. C’était la discrétion, c’était un point d’éducation important.



Elle nous montre une photo de ses parents et nous explique qu’ils ont eu la chance que ce soit un mariage d’amour.


Curieuses d’aller plus loin sur ce thème, nous nous aventurons, il faut le dire, un peu à tâtons sur celui de la sexualité.


Monique, on voudrait savoir… Aujourd’hui, il y a beaucoup de prévention faite aux jeunes sur la sexualité pour nous informer. Est-ce une bonne chose d’après vous ? C’est différent de votre époque, non ?


-On n’en parlait pas du tout. C’était tabou.


Aujourd’hui, au contraire il faut qu’ils soient prévenus, mais il y a la façon de le faire. Il faut que ce soit délicat quand même et il y a peut-être un âge plus approprié pour le faire. Mais la vie est tellement différente !!! On ne peut pas comparer.


Elle-même n’a jamais abordé ce sujet avec ses élèves car cela ne faisait pas partie de la pédagogie de l’époque.


On a découvert une femme riche d’expérience, qui n’a rien oublié de ses plus belles années. Son travail, sa passion, avait une place prédominante dans sa vie. Cette femme, généreuse, était une personne dévouée, à sa famille et tout particulièrement à ses neveux avec qui elle aimait partir en vacances. Mais aussi, à ses nombreuses élèves dont elle nous parle, des souvenirs pleins les yeux.






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