Mon mari, chef de musique militaire

Un témoignage de Charlotte C.,
né(e) le 27 août 1920
Mémoire recueillie à

"Je vais vous raconter l’histoire de mon mari qui exerçait le métier de chef de musique militaire. Je l’ai rencontré au bal à Strasbourg. Avant la guerre, on avait l’habitude d’aller au bal. Au début, j’y allais avec mes parents et un jour, comme ma mère ne dansait pas et qu’elle voulait rentrer, j’ai demandé à rester plus longtemps. Mes parents sont partis. Ils m’ont laissé seule et mon père m’a donné la permission de deux heures. Par la suite j’y allais seule et pouvais ainsi faire connaissance avec mon mari.


Quelques temps après, un soir de 1939, il est parti avec le dernier train en direction de Marseille pour ensuite prendre la destination de l’Algérie. Deux jours après son arrivée, c’était la déclaration de la guerre. Les Allemands étaient arrivés en France. Il n’a pu revenir en France qu’après la guerre, en 1946.


En Algérie, on lui a dit qu’il irait dans une école militaire pour devenir officier, mais il ne voulait pas faire cela, alors on l’a envoyé en Tunisie.


De Tunisie il est revenu en Algérie car il n’y avait pas de pommes de terre ! Il était malheureux de ne pas avoir de pommes de terre. Un jour un camarade lui a dit : « Monsieur, ce soir je vous ferai des pommes de terre ». Il s’est réjouit pensant qu’il allait manger des frites. Malheureusement, c’était des patates douces. Ce n’est pas du tout pareil et il n’aimait pas ça.


En Tunisie, les Allemands étaient déjà là, et il y avait eu beaucoup de morts. Heureusement qu’il était vite revenu en Algérie.


Il a ainsi quitté son armée en Tunisie pour retrouver en Algérie de jeunes soldats qui venaient de partout : d’Alger, de Bordeaux….


En Algérie il est allé au conservatoire pendant un an, et il a reçu le premier prix de clarinette la première année. Après avoir gagné ce prix, il a été invité quelques jours pour les vacances chez des gens d’Algérie, il ne pouvait pas encore revenir en France. Cela a été annulé, car les invitations et les permissions ont été supprimées, puisque les Américains ont débarqué à Bizerte en Tunisie en 1942.


De mon côté, avec mes parents et ma sœur, nous avons été évacué un temps. Mon père travaillait au chemin de fer et nous avons été envoyés à Tours par son travail. On est revenu dans nos maisons quand il n’y avait plus de danger, quand la situation en Alsace s’était calmée.


A mon retour, pendant que mon mari était à la guerre je l’attendais, assise devant la fenêtre et je lisais. De temps en temps, je partais à la montagne faire du ski avec des camarades.


Quand la guerre est terminée, il est revenu en France à Strasbourg, en 1946, sept ans après son départ. A peine arrivé chez lui, on l’a envoyé à un autre endroit, à Altkirch dans le Haut-Rhin chez les chasseurs alpins. Un chef de musique, on en a besoin un peu partout. Il n’est pas resté longtemps, car cela ne l’intéressait pas.


Il est ensuite retourné à Strasbourg, mais il voulait aller au conservatoire en Algérie. Il a donc pris des leçons par correspondance auprès de professeurs importants, ayant gagné le prix de Rome. Ils lui envoyaient les devoirs et mon mari devait écrire la musique pour tous les instruments. Tous ceux qui gagnaient ce prix étaient les meilleurs dans leur domaine. Leur création était quelque chose de formidable.


Mon mari voulait passer le concours de chef de musique depuis longtemps mais pendant la guerre les concours étaient annulés, la musique française était bannie. Il a donc dû attendre qu’il y ait à nouveau des concours.


Ainsi lors de la première année au conservatoire de Strasbourg son ancien chef de musique lui a dit : « Préparez-vous, il y aura bientôt le concours ! ». Mon mari a répondu : « Mais je ne suis pas prêt ! ». Quand un nouveau concours est arrivé mon mari n’était pas prêt, puisque ça faisait des années qu’il n’y avait pas eu de concours. Il a dit : ‘’J’y vais, mais je ne réussirai pas, parce que je n’ai rien préparé’’. Bien qu’il ait pris des leçons auparavant, cela ne s’improvise pas. La première fois, il n’a pas réussi. La seconde fois, il a été accepté comme chef de musique.


Il dirigeait des jeunes et comme instruments des clarinettes, des saxophones, des cuivres…. J’ai quelquefois assisté à ses concerts. Je connaissais la symphonie de Ravel par cœur tellement je l’ai entendue. Il y a beaucoup de garçons qui sont venus chez lui pour avoir des cours. Il faut aimer la musique et travailler dur pour y arriver.


Plus tard, quand il est arrivé en Indochine lors de la guerre, on lui a dit : « Encore un musicien, on n’a pas de fusil pour vous ». Quand il est revenu à la maison, il m’a dit : « Tu sais, j’ai quand même entendu les balles siffler à côté de mes oreilles ». Normalement, les musiciens on ne devait pas les engager à la guerre. Il y a quand même été.


Quand il avait permission, on allait à la mer en Bretagne parce que pour aller plus loin ça coûtait trop cher. Moi, je ne travaillais pas, car avec mon mari, on était toujours en déplacement et de plus nous avions des enfants."

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