Monsieur Soen s’en va en guerre

Un témoignage de Marcel Soen,
né(e) le 25 février 1920
Mémoire recueillie à

Marcel 89 ans, retraité, poète à ses heures perdues, aime chanter, se balader, s'entretenir (culture physique …) , amateur de mots croisés … résident au Val de Lys depuis une dizaine d'années.


Le départ

Pendant la guerre 1939-45, Marcel a été appelé en Allemagne, il devait donc travailler au service de ce pays :
« J'ai passé entre trois et quatre ans (1942-45) en Allemagne. Je suis passé devant le conseil militaire à Tourcoing et j'ai été reconnu bon pour le service de l'armée. On a nous a mis dans un train dans le Pas-de-Calais mais il n'est jamais parti parce que les Allemands nous attendaient déjà. Et il y avait des soldats anglais et écossais qui étaient là. On a aussi des bons souvenirs avec ces gens-là, c'était des alliés, alors … ils aimaient bien pomper de la bonne bière française … Haha [rires] ! On n'a pas eu de problèmes avec eux ».


La vie allemande pendant la guerre

Ce sont des choses dont on n'aime pas trop parler, mais je peux en parler. En Allemagne, on travaillait dans une usine, c'était un petit village, Arthem à côté de Dresde. Les Allemands étaient malins, ils avaient des grandes usines … les petites usines étaient éparpillées.
J'étais dans un petit village, je travaillais avec des allemands. Il y avait des femmes, surtout des jeunes femmes allemandes qui n'avaient pas leur mari ou leur fiancé, qui était soit à la guerre soit mort. Il était très dangereux de flirter avec ces jeunes femmes, celui qui était pris à flirter était directement envoyé en camp de concentration. Par exemple, il y a un gars qui a été pris, un grand costaud. Quand il est revenu, il était maigre comme un sauret. Vous savez ce que c'est un sauret ? C'est français pourtant, non ? C'est un poisson ...
Moi aussi j'étais tenté par les femmes toutes seules mais comme j'étais déjà fiancé quand je suis parti...

Quand j'ai dû partir, j'ai été appelé, on a été obligé de partir parce qu'on travaillait dans les usines. Les usines françaises étaient forcées de donner le nom de tous les employés. Quand je repense à mon frère qui est mort dans une prison allemande, ça me donne encore le cafard, car j'aimerais bien savoir comment il est mort. Avec l'armistice il a été démobilisé, il est revenu en France, et il a voulu revenir à la maison, mais on suppose qu'il s'est fait prendre entre les deux, sur la route.
Quand je suis rentré d'Allemagne, j'ai tout de suite demandé après mon frère (s’il était mort ou non) ma mère a dit : « Il n'est pas encore rentré », on n’a jamais eu de nouvelles…
Et puis j'ai travaillé avec des allemands qui habitent par ici maintenant. C'était des braves gens, ce sont devenus des amis, il ne faut pas oublier que c'était la guerre et pour eux c'était comme nous, ils devaient y aller aussi. J'ai rencontré un copain comme ça et je lui ai dit que je n'avais plus de nouvelles, et il m'a dit : « je vais écrire en Allemagne ». Et il a eu une réponse qui disait que, Monsieur Soen Joseph était mort dans une prison allemande.

Ma mère a aussi été arrêtée. Les gendarmes sont venus la chercher, ils avaient des grosses motos, le poste central était à Roubaix. Ma mère a eu peur, ils ont posé des questions sur mon frère, je suppose qu'ils devaient savoir mais ils n'ont jamais dit ce qui lui était arrivé …

Il y avait même des enfants qui travaillaient avec nous …
En 1940, quand les allemands ont avancé, ils ont fait beaucoup de prisonniers, beaucoup de français. Ils étaient bien respectés, il fallait aussi qu'ils travaillent et qu'ils marchent droit. Les prisonniers étaient bien vus, ils travaillaient dans les fermes des fermiers allemands qui étaient tous partis, mais il fallait continuer, ils avaient bien à manger quand même. Pour nous, c'était assez restreint mais ceux qui pouvaient nous faire plaisir le faisaient aussi. Moi je n'étais pas fumeur, mais tous les mois on avait un paquet de cigarettes, alors j'allais l'échanger avec un copain, je lui donnais mon paquet et il me donnait des biscuits. Il n’y en avait pas des tonnes hein... mais bon…
On était logé dans un bâtiment, comme un gymnase assez grand en pierre, ce n'était pas du neuf parce que les anciens soldats français avaient été là, ils avaient laissé des inscriptions … On avait un repas à la cantine, dans l'usine il y avait une grande cantine. Comme on était appelé et qu'ils avaient besoin de nous, ce n’était pas du luxe mais on avait assez à manger. Je suis quand même revenu amaigri. On avait du pain le matin et le soir, deux repas par jour pour nous garder en forme.

Quelques années après, ils avaient construit un baraquement à côté, et on a dû déménager. Dans des ateliers où j’ai travaillé, on fabriquait des petits canons, des petits trucs pour l'armée. On faisait des choses pour les navires, des boîtes, des gouvernails, des petits travaux, mais toujours pour l'armée. C'était les allemands qui faisaient les petits canons, pas nous, pour éviter les sabotages.
On a passé un stage dans une école de formation et tous les matins, le maître d'école faisait s'aligner tous les élèves, et alors il lisait toutes les victoires, les pertes. Quand il y en avait un qui était puni, le maître d'école lui foutait des baffes. Ils ne disaient rien sauf « Heil Hitler !». Oh, on s'habitue à tout dans la vie, hein ! Il faut dire que si on marchait bien, on n'était pas bousculé.
Les allemands qui étaient là, étaient des vieux et ne partaient pas à la guerre. Quand on n'était pas méchant, ils n'étaient pas méchants avec nous.

Le Vatican a envoyé des prêtres en Allemagne, dans les camps de travail. Je suis devenu ami avec l'un d'eux. Ils étaient logés à la même enseigne que nous, mais ils étaient libres de partir quand ils voulaient. Puis le Vatican les a rappelés.

Dans les fermes, il ne restait que les patronnes. Les travailleurs étaient bien nourris et ils avaient des postes de radio. Ils étaient amis et amoureux des femmes, des fermières, ils faisaient bien leur boulot. Comme ils avaient une belle petite place, ils nous ramenaient à manger aussi parfois, et c'est par ces personnes-là qu'on avait des nouvelles. On prenait régulièrement des douches, on mangeait correctement. La plupart de ceux qui étaient dans les fermes recevaient des colis de la France, pas nous …


La Libération

C'était la fin de la guerre et les avions américains étaient maîtres du ciel allemand. Il y avait un train avec des déportés; tout ce qui roulait, voitures, trains… était mitraillés parce qu'ils étaient maîtres du ciel. Ils tiraient sur n'importe quel train. Même si c'était les alliés, ils croyaient que c'était des troupes allemandes. Ils ont bombardé une gare dans une grande ville à côté, un peu du même style que Lille.
On n'était pas des déportés, on était des appelés. Ce sont les prisonniers politiques qui ont souffert, beaucoup sont morts. On ne vivait pas sous la menace comme les autres.

La ville de Dresde a été entièrement détruite. On voyait et on entendait les avions américains … je ne dis pas que c'était partout comme ça, mais là où j'étais, c'était comme ça. Quand les américains avançaient, on s'en rendait compte car les avions venaient de plus en plus près. Ils descendaient et mitraillaient tout ce qui bougeait. C'était des gaillards ! On était à ce moment là dans un baraquement tout près d'une gare, et les gares étaient souvent bombardées.
Une fois, il y a eu un avion anglais qui a été abattu, et le pilote est sorti de son avion, il a été tué sur place. Il y a un prisonnier français qui a vu la scène et qui a suivi l'homme qui l'a tué jusqu'à son habitation. Et quand les anglais sont rentrés dans la ville, le prisonnier a été le dire et montrer où le meurtrier habitait. Les anglais sont allés le tuer ensuite.
A la fin de la guerre, les allemands ne savaient plus où se mettre … les américains nous ont rassemblés [tous les étrangers] dans un camp de concentration que les allemands avaient fait. Là, c'était plein de cadavres, plein d'os, il y avait encore des fours crématoires. La fin de la guerre est arrivée du jour en lendemain, et les allemands ont dû filer. Et après on entendait les américains venir, c'était bon signe, c'était du bonheur pour nous.


Le retour

Quand je suis revenu, je me suis marié. Ma femme a attendu trois-quatre ans mon retour. Je lui écrivais beaucoup, tous les jours. J'ai pris beaucoup de stylos. Il fallait bien s'occuper dans le bâtiment. J'écrivais pour les copains, qui ne savaient pas écrire. J'ai écrit des lettres d'amour pour un copain aussi.

Comme il n'y avait plus beaucoup de maisons à Halluin, quand je me suis marié, je suis allé habiter avec ma femme chez mes beaux-parents. C'était un café, un commerce. J'y ai bien participé, je ne suis pas un pinteux hein! Je n'ai jamais été fumeur non plus!

Depuis, j'ai eu deux filles, des petits enfants. J'ai un petit fils qui est marié avec une thaïlandaise, et tous les jours je parle à mes photos de famille sinon j'oublie les noms. J'ai vécu une vie quand même pénible, mais maintenant ici, je chante, je me sens bien. Mon père est mort fort jeune, vers 30ans, des suites de la guerre 1914-18. Ma mère a dû aller travailler. Moi j'avais 10 ans et mon frère en avait 12. J'ai eu mon certificat à 13 ans, et j'ai travaillé. J'allais travailler à Tourcoing, on se levait à 5h du matin parce qu'il fallait aller à la gare d'Halluin. Même à 7-8 ans j'allais travailler pour arracher les pommes de terre, ça durait du matin quand il faisait clair, jusqu'à ce qu'il fasse noir. Alors la voiture, les vacances, le restaurant … ce n'était pas pour nous, c'est pour ça que j'ai fait beaucoup pour mes enfants !

Depuis que je suis au foyer logement, j'ai changé un petit peu de vie. On sort, on va quelques fois au restaurant. J'ai peut-être trop gâté mes enfants parce que j'ai été trop malheureux. J'ai travaillé, j'étais un ouvrier hautement qualifié, je gagnais bien ma vie. Je louais une maison, j'avais des économies, alors il y a 5-6 ans j'ai acheté une nouvelle voiture.

Moi la mort m'a toujours suivi. Quand ma première femme est morte, c'était le jour de l'enterrement de mon beau-père. Pendant l'enterrement, le curé annonçait la mort de ma femme à l'hôpital. Ma mère vivait chez moi, elle était malade. Elle est morte dans mes bras, je lui faisais encore sa toilette, bien que je travaillais. Et après, je me suis remarié assez vite, c'était des gens qui habitaient dans la même rue. On était de bonnes connaissances, elle était célibataire, des gens biens et très catholiques. Le père de ma seconde épouse m'a appelé sur son lit de mort, et il m'a dit « je voudrais que tu te maries avec Thérèse », donc je lui ai promis.
On s'est marié et un an ou deux après elle a eu un cancer du sein, et elle est morte huit ans après. Tous les jours, c'était rayons et chimio. Tous les jours en voiture, on allait à la clinique. Elle n'a jamais été à l'hôpital. Quelques fois la nuit, elle ne dormait plus non plus, son pansement bougeait, je lui refaisais. Et puis, elle est morte dans mes bras aussi …
Mais aujourd'hui, je connais autre chose. Ici je suis bien, j'ai toujours envie de chanter.



Vie actuelle


Il y a 10 ans que je suis président du Conseil de la Vie Sociale, ici. On faisait des quêtes quand il y avait un décès et j'ai toujours été réélu, j'ai eu beaucoup de contact avec la direction.

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