Morceaux de vie de St Etienne à la Bretagne

Un témoignage de Ginette Bruot,
né(e) le 9 mai 1929
Mémoire recueillie à

Les amours, la rencontre :

Le premier n'a pas donné grand chose, ça a plutôt été le deuxième. Le premier a échoué parce qu'il y avait quelqu'un de la famille du jeune homme qui n'admettait pas qu'il se marie avec une infirme, pas du tout, alors ça n'a pas pu se faire. Voilà...
Le deuxième, ça a vraiment été une rencontre simple si l'on veut parce que je venais d'avoir un grand deuil, je venais de perdre Maman. A cette époque, je travaillais à la Sécurité Sociale en Bretagne à Lorient. Je mangeais tous les jours au restaurant. J'étais seule à ma table. J'avais demandé d'ailleurs au patron de me laisser seule, d'avoir personne, pas d'autres clients. Et puis à une autre table, il y avait ce monsieur qui mangeait là tous les jours. Un jour, qu’il était ennuyé de me voir tellement triste et tout, il lui dit au patron :

- « Demandez-lui si elle permet que j'aille à sa table ? »
Alors il me demande :
- « Bon, ma foi, oui, qu'il vienne, ça ne me dérange pas », j’ai répondu.
Et puis bon il est venu à ma table, il avait beaucoup d’humour. On a plaisanté, puis arrive le petit mitron qui amenait toute la pâtisserie du restaurant avec son grand panier. Il l'arrête au passage, il appelle le patron et lui dit :
- « Vous permettez qu'on prenne le panier avec les gâteaux ». Le patron dit « oui ». Alors, on arrivait à la fin du repas, il me dit :
- « Est ce que vous êtes gourmande ? ».
Oh là, oui, ça oui, la gourmandise, oui ! Bon, il me dit :
- « Voilà ce qu'on va faire », il y avait le panier sur la table et puis un autre camarade à lui qui s'était joint à nous.
- « Nous allons tous manger le même gâteau et celui qui arrêtera paiera l'addition ».
Oh, j'ai dit :
- « Je marche !»
Douze gâteaux, et ce n’était pas des petits. Au treizième, un gâteau à la pistache se présente. Ah, il dit :
- « J'arrête, j'ai horreur de la pistache ».

Alors du coup, c'est lui qui a payé l'addition. Et puis, ma foi, le lendemain, on s'est revu, et puis comme ça, et puis ça s'est fait simplement. Voilà, au bout d'un an, on s'est marié. Voilà...
A l'époque je devais avoir dans les... allez, je ne sais plus ... en 51, j’avais 22 ans. Voyez, je suis de 29…

J’étais donc majeure à l'époque. Et oui, ça s'est fait comme ça, simplement. Et lui il était en déplacement à Lorient parce qu'autrement il travaillait à Saint-Etienne et comme la ville avait été complètement détruite par les bombardements… Evidemment, il y a eu beaucoup de reconstructions. Il était dans une entreprise de reconstruction. Et c'est comme ça qu'après, je suis venue. Je me suis mariée là-bas à Lorient et je suis venue, connaissant personne, au hasard. Des fois je me disais « tu fais peut-être une bêtise ». Disons que quand on ne vit pas avec quelqu'un, on ne le connait pas bien, c'est vrai. A l'époque, disons, on ne vivait pas avec les gens comme maintenant. Et ça a été 32 années de bonheur. Je n'ai jamais regretté, jamais... Mon mari s’appelait Louis. Nous avons eu deux enfants magnifiques, deux filles.

Quand j’y pense, c’est un peu comme si on s'était rencontré sur mon lieu de travail. A l’époque quand on rencontrait un garçon, c'est à dire que c’était pas des relations amoureuses. Moi par exemple le jeune homme qui travaillait avec moi, à la Sécurité Sociale, le premier, j'avais 18 ans. Non, c'était des flirts. Un petit baiser comme ça, c'est tout. D'ailleurs, on se vouvoyait. Ah oui, c'était très différent. C'est pour ça que maintenant, on est un peu dépassé. Oui c'est vrai ... Etes vous dans le vrai et puis nous on ne l'était pas ? Je ne sais pas... C'est pas pareil... Ca venait de l'éducation, des habitudes, comme ça.
On ne faisait pas de secrets, ah non ! Parce que c'était qu'un flirt… On allait au cinéma. Non, il n'y avait rien de caché.

Le bonheur :

Un merveilleux moment au cours de mes 32 ans de mariage, ça a été la naissance de ma première fille. Le fait déjà que je pouvais avoir des enfants… ça me tenait en souci, malgré tout, étant donné mon infirmité . Moi, je pensais que je ne pouvais pas avoir d'enfants. Alors ça a vraiment été une joie magnifique. Après il y a eu la deuxième. Pour la première, j'aurais aimé des jumeaux. Alors chaque visite chez le gynéco :

- « Dites moi, j'ai bien deux enfants »,
- « Non, mais non, j'en vois qu'un ».
Et le deuxième, c'était le même gynécologue :
- « Docteur, j'en ai pas deux au moins ? ».

Ben oui parce que ça m'aurait fait trois, ça faisait beaucoup. Ah oui, alors ça été une joie immense ça d'avoir des enfants, c'est sûr. Ça n'a pas été facile de les élever bien sûr, mais bon.

Je ne crois pas qu'il y avait des sujets tabous par rapport à l'amour. C'est-à-dire que pour moi c'était différent, j'ai pas eu votre jeunesse ni la jeunesse de mes enfants, moi je ne sortais pas, je ne pouvais pas aller danser, vous voyez, j'ai pas du tout eu une enfance normale. Alors je ne pouvais pas dire que je faisais des choses qu'il ne fallait pas. Le dimanche ou le lundi, comme à la sécurité sociale on ne travaillait pas le lundi, c'était soit cinéma quand il faisait mauvais ou la plage, voilà, moi c'était mes distractions quand j'étais jeune. Ca se résumait à peu de choses.

On ne le disait pas aux parents avant quand on avait un flirt. C'était tellement léger disons qu'on avait pas à le dire. Quand ça devenait sérieux c'est quand on amenait un garçon ou une jeune fille à la maison présenter, alors là il y avait des risques, ça devenait sérieux, on présentait à la famille. Ah oui en principe, à ce moment là oui, ça devenait plus sérieux.

Je ne me suis mariée qu'à la mairie, pas à l’église. Mon mari n'était pas pour… bon Maman était décédée mais j'ai eu de très gros problèmes de famille avec mon père. Il était très en dehors de ça.
Une fois mariée, je suis venue tout de suite à Saint-Etienne, en 1953. Je n’ai pas vraiment eu peur de changer de ville. Après je me suis dit, tu as peut-être fait une bêtise… Non et puis les gens et les commerçants à Saint-Etienne m'ont bien accueillie dans le quartier où j'habitais, rue du 11 novembre. Non, c'était bien. Ce qui me manquait, c'était la mer. J'aimais quand même bien les alentours, c'est vrai, c'est joli. Alors, non, je m'y suis bien faite !

La voiture :

Et puis je suis retournée en Bretagne par la suite. Après 1977, quand j'ai passé mon permis de conduire, avec ma voiture bien sûr. Mon mari ne conduisait pas, il n'aimait pas. On avait une voiture à Lorient mais on l'avait laissée. Lui allait faire des marches avec les enfants. C'est pour ça qu’en 1977 je me suis décidée à passer mon permis de conduire. Et un jour à midi, j'arrive et je lui montre le papier rose. En plus je l'avais eu du premier coup.
- « Qu'est ce que c'est que ça ? » qu’il me dit,
- « C'est un permis de conduire ! », et lui :
- « Tu as passé ton permis de conduire ?? »,
- « Et oui ! ».

Il n'en revenait pas. J'avais rien dit parce que si j'avais été recalée, bon ça l'a fichait mal. J'allais prendre mes cours dès qu'il partait au travail. On venait me chercher. C'était Monsieur Bouteille. Il avait une voiture aménagée. Il venait me prendre en bas de la maison, on allait faire mon cours et il me ramenait. Alors voilà, j'ai eu mon permis de conduire comme ça.

Je ne lui avais pas dit à Louis, aussi, parce que j'avais beaucoup de complexes, il m'en a guéri pas mal, enfin bon j'en ai toujours. Je me disais, enfin, tu ne peux pas conduire une voiture, c'est pas possible, tu ne vas jamais emmagasiner tout ce qu'il faut faire pour une voiture, les mains, les machins. Alors j'avais dit au Monsieur Bouteille :

- « Vous savez, dites moi carrément, c'est pas la peine de prendre 50 leçons ».
Il dit :
- « Je vous assure, je vous le dirai tout de suite ».
Alors à la fin de la première séance, il me dit :
- « Ecoutez Madame, je ne vois pas pourquoi vous vous posez cette question, il n'y a aucun problème ».
J'avais l'accélérateur à gauche et au bras, le frein à main. Je dis « alors allons-y ! » Ca a été très bien. Ça a été un autre grand moment ça , la voiture. L'indépendance.

Voyage à Budapest :

Je suis donc retournée en Bretagne en voiture. Et puisqu’on parle de voyage, on est allés à Budapest parce que pour le sport, j'étais allée jouer au ping-pong. J'avais trouvé ça très bien donc j'en avais parlé à mon mari, il m'a dit :

- « Quand est-ce que tu m'emmènes ? ».
J'ai dit :
- « Quand tu veux !»

J'ai fait de l'escrime et du ping-pong. On est allés passer une douzaine de jours. On avait loué chez un professeur de français qui enseignait dans une école d'horticulture parce qu'on ne voulait pas aller à l'hôtel. On était bien tombés, il parlait bien français, c'était très bien.

Budapest à l'époque, ben, disons que ça change évidemment. Il y avait de jolies choses à voir. Enfin côté commerce, évidemment, c'était restreint. Enfin, il y avait un quartier pour les touristes. Quand on voulait acheter quelque chose, un petit souvenir, on nous emmenait là-bas.

Le retour en Bretagne

La Bretagne, c'est superbe. Vous avez des sites tellement différents ! Il y a une chose, c'est qu'il y en a qui sont embêtés à cause du climat, on ne peut pas dire qu'on a un été torride en permanence. Il y a de bons moments, moi j'aime la Bretagne sous la pluie. C'est magnifique la Bretagne et puis on mange tellement bien ! Mais ça me manque maintenant parce que je sais que je n'y retournerai plus. Ca va faire 3 ans que ma fille m'a emmenée, pour un anniversaire. On était réunis au repas, alors elle sort une grande carte d'anniversaire. Je lisais, il y avait des images de la Bretagne mais je ne comprenais pas « hôtel ... », je lui ai dit :
- « Pourquoi tu me donnes ça ? Tu sais bien que je n'irais plus »,
Elle me dit:
- « Et pourquoi tu n'irais plus ? On part à telle date au mois d'août à sept heures du matin, tout est réglé, on part 8 jours, je t'emmène ». Forcément j'ai changé de couleur. J'ai dit :
« C’est pas possible ça... ».
J'ai été malade pendant 8 jours mais voilà, on a eu beau temps.

C’est étrange maintenant que j’y pense, j’ai vécue à Lorient, mais je suis née à Paris accidentellement. J'ai rayé Paris, je suis bretonne. Maintenant ça y est, j'ai fait un trait, c'est fini.

Ah ben j'espère que pour mes 80 ans, elles ne m'ont pas fait ça, là non, ça me fatiguerait trop. Faut savoir se résigner à beaucoup de choses.

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