« Ne pas contester pour détruire mais contester pour construire et faire mieux »

Un témoignage de Marie Baglieri,
né(e) le 28 octobre 1938
Mémoire recueillie à

Son enfance

Ma maman est arrivée à Marseille à l’âge de 5 ans. Mon père était un peu plus âgé lorsqu’il est arrivé avec sa famille, il devait avoir 10 ans. Je n’ai jamais connu ma grand-mère maternelle, car elle est décédée à l’âge de 36 ans. Mon grand-père maternel était venu à Marseille pour trouver du travail comme beaucoup d'Italiens. Il était dans les premiers immigrés à venir en France pour gagner sa vie. Aussi loin que remonte ma mémoire, j’étais dans cette cité, j’y suis née, et j’y suis encore. Ce que je peux vous dire c’est que ce n’est pas du tout la même vie qu’à l’heure actuelle. Ça faisait un peu village, tout était désert autour, il n’y avait pas toutes ces constructions.
Ma mère a eu cinq enfants et vivait dans une toute petite maison. C’est pour ça qu’en 1933, nous avons emménagé dans un HLM, on appelait ça les HBM «habitation bon marché.». A ce moment-là, moi je n’étais pas née, il y a d’abord eu l’arrivée d’un sixième enfant, et moi je suis la dernière donc, d’une famille de sept enfants.

J’ai été à l’école assez jeune, c’était une école privée, avant cela s’appelait l’école libre. J’ai passé un CAP Employé de bureau et un Brevet Employé de commerce. J’ai voulu continuer mes études. Cependant il n’y avait rien sur Marseille, il fallait que je monte sur Paris mais comme ma mère avait des revenus modestes, je lui ai dit que j’arrêtais mes études.
J’ai tout de suite travaillé chez un avocat de 1957 à 1977. A cette époque, c’était un peu difficile de mener une action collective et globale, je n’ai jamais pu avoir un syndicat professionnel car, dans la profession d’avocat, il y avait très peu de gens dans chaque cabinet. Nous étions donc très dispersés. C’était difficile d’arriver à rassembler tout le monde, mais je crois qu’être militante, c’est dans l’esprit. Tu es militante dans ton esprit, dans ta tête. Si tu veux que les choses changent, tu dois faire tout ce qui est en ton pouvoir pour y arriver.

La guerre

Quand la guerre a débuté en 39, j'avais un an donc je n’ai pas de souvenir. Mes souvenirs de guerres datent de 1944, lorsque les Allemands étaient sur Marseille, et que les alliés avançaient avec les troupes françaises. Le danger étant plus grand avec les bombardements, tous les enfants ont été évacués vers les campagnes, là où le danger était moindre. Les bombardements ciblaient surtout les grandes agglomérations parce qu’elles avaient des moyens de transport. Je me souviens encore du jour du départ, nous étions nombreux sur le quai. J’ai le souvenir d’un monsieur, il me paraissait très grand, il était accompagné de toute une équipe de bénévoles. Ils avaient permis de rapatrier tous les enfants à la campagne. Avec deux de mes soeurs, Marie-Rose et Maguy, et un de mes frères, Francis, nous sommes partis en Lozère pour être protégés... Je me souviens aussi que j'avais les cheveux à la Jeanne d'Arc. J’étais habillée en garçon alors que les filles ne s’habillent jamais en garçon. Mais moi, j'avais un pantalon parce qu'il faisait froid. Je me souviens qu'il faisait très froid, quand on est arrivé à la campagne, il n'y avait pratiquement pas d'hommes puisqu’ils étaient tous partis au front. C’est la femme du maire qui s’est occupée de moi. Elle était d’ailleurs maire par intérim parce que son mari était parti au front. Je me sentais bien chez elle. Elle voulait un petit garçon. J'ai dit que je n’étais pas un petit garçon, et elle a dit : «Tant pis je prends la petite fille.» Ma soeur Maguy, qui faisait toujours les quatre cent coups, avant notre départ de Marseille, elle nous avait dit pour nous faire peur: «On va partir à la campagne et toi, Francis, tu tomberas chez un vieux et une vieille». Alors je lui dit : «Et pour moi?». Elle me dit: «Toi tu seras bien». Et effectivement, tout s'est passé comme ma soeur l’avait dit. Mon frère Francis était tombé sur une mémé et un pépé. Je me souviens que mon frère ne voulait pas se déshabiller, il voulait garder ses chaussures. Alors il a fallu que le monsieur qui avait recueilli ma sœur vienne le gronder. Ma sœur Marie-Rose aussi, elle était tombée sur des gens pas très heureux ni gentils. Ils l’ont fait travailler, aller au champ, garder les vaches. Par contre moi, j’étais comme un coq en patte, on me chauffait même le lit.

Pendant ce temps à Marseille, il y a eu beaucoup de morts, notamment ma sœur ainée, Angèle, qui avait 18 ans, est morte au Boulevard National sous les bombardements du 27 mai 1944. Ce sont des notions qui restent. Mais on a eu une vie normale, on n’avait pas besoin de grand chose, on avait juste besoin de l’amour de nos parents. Mon père est mort quand j’avais 14 ans. Ma mère faisait les ménages pour pouvoir vivre. Une chose m’a marqué : on avait une voisine qui était plus riche que nous pour plusieurs raisons que je n’évoquerais pas là. Pour faire des économies, ma mère achetait des habits que la voisine avait déjà porté. On retrouve aujourd’hui les même problèmes qu’on a pu avoir à mon époque.

Son engagement

Depuis aussi longtemps que remonte ma mémoire, j’ai toujours eu horreur des injustices et je me positionnais souvent en «redresseur des torts» mais mon engagement a véritablement démarré à la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). C’était vraiment un engagement «pour les jeunes travailleurs, avec les jeunes travailleurs.» C’était pour dire que nous, on veut être reconnu, on veut être debout. Pour moi, la J.O.C répondait bien à ce que je voulais, le respect et la dignité de l’homme par le travail. Car comme disait le fondateur de la J.O.C: «Un jeune travailleur vaut mieux que tout l’or du monde». Et on chantait : «Debout classe ouvrière, ton espoir…»
En 1962, je me suis mariée. Et je dis souvent je me suis mariée 2 fois parce que le jeudi je me suis mariée à la mairie et le samedi à l’église. Ça ne se faisait pas à l’époque. Au début de mon mariage, nous nous sommes installés chez ma mère car elle était sur Belfort chez mon frère qui était malade. Lorsqu’il a envisagé de revenir sur Marseille chez ma mère, j’ai dû déménager avec mon mari aux Rosiers, dans le 14ème arrondissement à Marseille en 1966.
J’habitais dans une copropriété qui était lamentable. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose en urgence. J’ai déposé ma candidature au syndicat de copropriété et j’ai été élue par l’assemblée générale des copropriétaires. On a viré le syndic professionnel qui gérait la cité depuis de nombreuses années car il avait laissé s’aggraver la dette de la copropriété. Il y avait des ascenseurs bloqués, la société des eaux avait coupé l‘eau de plusieurs immeubles. Il a fallu tout reprendre. J’étais la secrétaire du syndicat, bénévolement. Au bout d’un an, les locataires ont demandé que je prenne la gestion, ce que j’ai fait. A l’époque aux Rosiers, ce n’était pas une mince affaire et ça ne l’est toujours pas aujourd’hui. Mais ils ont plus de moyens que nous avions. Il y avait 752 logements, 15 commerces et un centre social. Ça faisait une population aussi importante que celle de Cassis à l’époque.

En 1969, j’ai eu ma seconde fille. Elle est rentrée en maternelle quand elle a eu 3 ans. C’est à cette époque que j’ai été invitée par une copine à une réunion des confédérations syndicales des familles. Il y avait un secteur qui s’appelait «Ecole & famille». Comme ma fille était à l’école, j’avais envie de voir ce que je pouvais faire avec d’autres personnes à ce niveau là, et il faut dire que ça m’a plu. J’ai donc démarré à la Confédération Syndicale des familles. C’était l’année scolaire 1971-1972 et depuis j’y suis restée. Le but de notre travail, c’est que les familles soient informées pour qu’elles puissent réagir, mais malheureusement elles sont tellement écrasées par tout ce qu’elles ont, que cela est souvent difficile. Même aujourd’hui pour les faire réagir ce n’est pas évident,mais il faut qu’elles bougent, qu’elles agissent.

A cette époque j’étais copropriétaire et j’étais en même temps au Conseil Syndical de la copropriété les Rosiers et syndic bénévole. Le Conseil Syndical est l’organe de suivi et de contrôle de la bonne marche de la copropriété et le syndic est celui qui applique les décisions de l’Assemblée Générale des copropriétaires sous le contrôle du Conseil Syndical. Il a donc une grande responsabilité dans la gestion. C’était également là mon engagement: être au service des autres.

Un peu avant 1979, une copine qui était la responsable de l’Union Départementale, c’est-à-dire tous les départements des Bouches du Rhône, est partie à la retraite. Ils m’ont demandé de prendre le relais et d’être permanente départementale de la confédération syndicale des familles. J’ai accepté. A cette époque, le problème «logement» était important. Et on m’a donc dit: «Marie, tu vas être permanente pour développer l’action logement sur l’ensemble du département!» J’ai répondu «OK pas de problème». J’étais payée 20 heures par semaine cependant j’en faisais 50! Tout cela constitue ma vie militante, c’est ce que j’ai donné aux gens. C’est en 1980 qu’a démarré véritablement l’action «logements». Avant cela s’appelait «Urbanisme Habitat Environnement». Donc étant responsable sur le département, j’allais à Paris puisqu’on avait des commissions, des formations qui me permettaient de répercuter l’information et la formation sur le terrain. Quand on revenait à Marseille, on faisait de la formation pour les personnes de terrain de façon à retransmettre ce que nous avions acquis, voila c’est aussi simple que ça.

Aujourd’hui, je ne suis plus aux Rosiers mais il y a beaucoup de personnes que j’aime bien là bas. Quand j’étais là-bas, je n’étais que sur les 13 ème et 14 ème arrondissements. On avait démarré pratiquement toutes les sections: le Jean Jaurès, la Marine bleu... enfin partout, c’est toutes les équipes que nous avions mis en place. J’ai abandonné le 13/14 ème arrondissement en disant: «Vous vous débrouillez, vous êtes costaud.» Comme il n’y avait rien sur les 2ème et 3ème arrondissements, on a été la dernière Union Locale à se mettre en place. On a été officialisés par la préfecture en 2004, mais nous n’avons pu avoir un local pour pouvoir travailler qu’à la fin de l’année 2005. On peut dire que nous sommes jeunes mais nous avons déjà pas mal d’équipes qui ont commencé à travailler et qui veulent faire quelque chose. Cela me réjouit.

Sa vision de l’engagement


C’est vrai qu’on se dit: «Dans quoi vais-je m’engager, est-ce que je vais pouvoir donner de mon temps?» Mais si on le veut vraiment, le temps on le trouve toujours. Je pense que les choses ne tombent pas rôties du ciel, on doit toujours se battre pour les obtenir. Quand je dis se battre, cela veut dire «utiliser tous les moyens pour agir ensemble». C’est pour cela qu’en 2000, nous avons décidé avec notre assemblée générale d’adopter le slogan pour l’équipe CSF de Bellevue/Clovis Hugues ( où j’habite encore actuellement) : «Etre citoyen, c’est se mêler de ce qui nous regarde!». C’est la raison pour laquelle on prépare toujours des dossiers et qu’aux réunions ce ne sont jamais les élus qui parlent les premiers. Nous commençons toujours parce que nous estimons que l’on doit toujours apporter quelque chose quand on en conteste une autre: ne pas contester pour détruire mais contester pour construire et faire mieux.
Souvent ils ne répondent pas à nos besoins mais, en même temps, ils ne peuvent pas tout donner tout d’un coup. Donc ce qui est important, c’est de résister, il faut avoir la volonté de dire que l’on va y arriver tous ensemble. Souvent quand les équipes se constituent, les personnes se plaignent de ne pas être nombreux. Mais le jour où les gens se rendront compte qu’ensemble nous arriverons à quelque chose, c’est à ce moment là que nous avancerons. Il y a toujours des profiteurs qui abusent de ce que vous faites, mais il ne faut pas se laisser décourager. Je disais à mes filles: «Vous baisserez les bras quand vous les aurez levés, pour le moment levez-les et, tant que vous n’avez pas tenté la chose, ne dites pas que vous ne pouvez pas. » C’est aussi des conseils que je donne aux jeunes et que j’ai déjà appliqué pour moi.


array(0) { }