Orpheline

Un témoignage de Collette Vandemmele,
né(e) le 14 mars 1937
Mémoire recueillie à

Je m’appelle Colette et j’ai perdu mes parents à 3 ans et demi. On était six à la maison, le plus jeune est resté chez ma tante et nous cinq avons dû aller à l’assistance publique jusqu’à nos 14 ans. Nous avons tous été séparés et placés chez des nourrices. J’ai retrouvé mes frères et sœurs quand j’avais 14 ans, car c’est une de mes sœurs plus âgée que moi qui a fait des recherches. Quand on s’est retrouvés j’avais 14 ans et elle 16 ; elle travaillait déjà et moi j’allais bientôt commencer. En premier j’ai travaillé dans une ferme, ce n’était pas facile, j’étais jeune. Travailler dans les champs, s’occuper des bêtes, c’était dur quand même. Après on a mal au dos ! Après deux ans d’efforts, un jour je suis tombée malade, j’ai du partir de là. Ensuite j’ai travaillé dans une boucherie, ici, à Halluin, chez « Morelle Frères et Sœurs » on disait. J’y suis restée deux ans aussi.

A ce moment là, j’étais chez des religieuses à Tourcoing, rue de la cloche. Comme je ne savais pas où loger, elles nous prenaient en charge. Ce n’était pas vraiment un couvent, c’était des religieuses, elles nous logeaient et le soir on avait un repas. Il y avait beaucoup de gens du Pas-de-Calais qui venaient travailler, donc ils restaient toute la semaine.

Mais après j’ai connu mon fiancé, Maurice. On s’est marié jeune parce que j’étais enceinte, à cette époque là majorité était à 21 ans, et j’en avais à peine dix-huit. S’il ne m’avait pas marié… C’était mal vu à l’époque, et les religieuses ne m’auraient pas gardée avec un enfant! Ma belle mère m’a beaucoup aidée là-dessus, elle a dit à son fils qu’il avait fait des bêtises, qu’il devait me marier et c’est tout ! Sinon moi je serai retournée à l’assistance avec ma gamine. J’avais donc dix-huit ans quand j’ai eu ma première fille! Qu’est ce qu’on sait de la vie à 18 ans!?

J’ai du apprendre à langer et tout ce qui s’en suit. Comme j’étais jeune et angoissée pendant ma grossesse, j’ai eu une fille très brailleuse. J’ai passé des sacrées nuits, on est jeune, on ne sait pas comment faire. Mais mon mari s’est marié avec moi parce qu’il devait, par obligation, sa mère lui a tellement fait la morale. On ne s’est pas mariés par amour. Je n’étais pas la seule dans ce cas, mais il y avait quand même des mariages d’amour !
Et puis il y avait aussi les filles qui avaient un petit peu les moyens et qui se faisaient avorter, mais ce n’était pas bien vu non plus et c’était interdit. Ça se faisait en cachette. La jeune fille allait voir cette dame parce que ça sa savait quand même. Mais elle se faisait payer, il fallait de l’argent et quand on en avait pas beaucoup…
Maintenant c’est autorisé, on va à la cité hospitalière, c’est même pris en charge. Si la jeune fille et son fiancé se sentent trop jeunes, ou que c’est juste une histoire comme ça, c’est quand même mieux d’avoir le choix.

Nous après on a toujours habité avec ma belle mère, donc ma jeunesse, je ne l’ai pas vue passer. Mon mari a commencé à boire, car il n’était pas vraiment heureux de s’être marié mais la boisson ne ramène rien de bon ! Quand il rentrait, il me faisait toujours des promesses, à chaque fois c’était la dernière fois qu’il buvait! Moi, jeune et bécassine comme j’étais, je me laissais encore une fois aller… Et j’en ai eu quatre comme ça! Deux filles et deux garçons! J’ai du les élever, il n’y avait que 18 mois d’écart entre les deux premiers. Ma belle mère avait déjà 64 ans quand je me suis mariée, elle a élevé son gamin seul aussi, mon mari avait six ans quand il a perdu son père.
C’est peut-être pour ça qu’elle me comprenait mieux, elle m’a soutenu, j’ai eu beaucoup de chance qu’elle soit là.

Je suis devenue veuve à 38 ans! Et maintenant j’ai deux de mes enfants qui sont partis au loin : Mon deuxième, Lucien, qui vit à Châteauroux. Il a fait des études, il était en comptabilité chez Tisavel, et puis ça a fermé. Il a connu sa femme puis il est parti pour créer sa petite entreprise, il s’en sort très bien!
Mon autre fils, Bruno, lui est parti du côté de la Suisse, à la frontière mais il travaille en Suisse. Mon aînée, celle que j’ai eue si jeune, elle a appris la coiffure mais elle a arrêté. Maintenant elle travaille à Croix, chez des gens très riches, elle est dame de compagnie et elle aide aussi les enfants pour les devoirs.
Ma plus jeune travaille pour la mutuelle ici à Halluin, dans la rue de Lille mais elle ne vient pas beaucoup ici, c’est moi qui doit y aller si je veux la voir.

Je n’ai pas beaucoup de visites moi, mon aînée avec son travail, elle n’a pas beaucoup le temps. Et ma plus jeune qui est ici de temps en temps elle m’invite le dimanche, mais pas tous les dimanche non plus. Quand mes enfants sont allés à l’école, j’ai fait beaucoup de ménages sans être déclarée, ma belle mère s’en occupait pendant mon absence. Mais quand on est jeune, on ne pense pas à la retraite mais quand je suis devenue veuve, j’ai été obligée de retravailler mais en étant déclarée. Je suis donc partie travailler chez Auchan à 39 ans jusqu’à ma pré-retraite, en tout j’y suis restée 21 ans, au rayon charcuterie mais je n’avais plus que ma plus jeune avec moi, les autres étaient partis!

La jeunesse est beaucoup plus libre maintenant et on a des enfants que si on en veut bien ! Il y a tout pour ne pas en avoir et se protéger, nous on n’avait pas tous ça ! Même sans être mariés, un couple peut habiter ensemble alors qu’avant il ne fallait pas. L’éducation a bien changé aussi. De notre temps, quand il y avait des gens qui venaient à la maison on devait sortir, on n’avait pas le droit d’être là et d’écouter les conversations des adultes. Tandis que maintenant, l’enfant reste là et même parfois, il entre dans la conversation.

La jeunesse est plus libre qu’avant mais l’enfance va trop vite, on ne les a plus longtemps bébé, ils sont trop vite éveillés. Nous ont étaient « bébêtes », la preuve c’est que je suis tombée enceinte.
Le respect et la politesse ne sont plus ce que c’était, il y a beaucoup de laisser aller, moi je les reprenais. Quand j’étais à l’assistance publique, c’était pas bien vu. Et même ma fille me disait l’autre jour qu’elle ne se serait pas permis de dire des gros mots. Tandis que maintenant c’est des « je t’emmerde » ou bien « va te faire foutre » !
Même entre eux, les parents n’ont plus beaucoup de respect, donc ça déteint sur les enfants. Nous, personnes âgées, ça nous choque de voir que la jeunesse n’a plus de respect pour rien et qu’elle n’a plus le temps de voir les belles choses non plus. Ils n’ont plus le temps, les jeunes, de regarder, de profiter.
Nous de notre temps on allait se promener dans les bois, enfin on découvrait des choses ou alors on faisait des jeux de société. On peut toujours essayer maintenant de demander à un jeune de rester à table et de faire des jeux de société, il aura son portable ou envie de sortir. A 10/12 ans, on en voit déjà trainer les rues, moi les miens à cet âge, ils étaient là, ils chahutaient peut-être dans leurs chambres mais pas dehors. Est-ce que c’est parce que les parents travaillent tous les deux ?


La télé n’a pas arrangé les choses, trop de parents collent les enfants devant pour être tranquille. Pour les repas aussi ça a changé, nous on mangeait toujours avec ma belle-mère. Maintenant, les enfants se servent dans les placards et grignotent devant la télé. Ils ne mangent parfois plus avec leurs parents à l’heure du repas, c’est un peu chacun pour soi, chacun se débrouille.

Mais il n’y a pas qu’en famille, dans la rue des fois, quand je dis bonjour, les gens me regardent en se disant « Eh ben, qu’est ce qu’elle dit grand-mère ! ». Avant c’était plus gai, les gens sortaient discuter sur le trottoir, on était là avec une chaise ou assis sur le seuil et tout le monde se parlait. Je pense que c’est un peu à cause de la télé, maintenant on est tous enfermés. Mais moi ici je participe a tout, je vais à la gym, je fais les jeux de société. Je fais aussi partie de trois clubs de joueurs. Parfois ils organisent des sorties, bientôt il y a une journée a Bailleul, une autre à aux Pays-Bas et un séjour de 12 jours au Tyrol en septembre ! Dès qu’il y a des sorties comme ça, j’essaie d’y aller, ça me fait passer le temps, puis ça me change les idées et je voie des personnes différentes.
Ce qui est bien c’est qu’avec trois clubs il y en a toujours un qui fait quelque chose donc je profite tant que je peux!

Ca fait deux ans que je suis ici, ça faisait six ans que je venais manger tous les midis, mais comme ma belle-mère était commerçante je connaissais déjà quelques personnes de vue et je trouve ça bien ici.
Je sors tous les jours un petit peu, mais j’étais plus motivée quand j’avais mon chien! Avant j’allais aussi trois fois par semaine à la piscine mais il y a trois mois, j’ai attrapé une infection des poumons donc j’ai arrêté et j’ai du mal à m’y remettre. Parfois je vais en Belgique faire un tour, mais j’évite le dimanche car on ne sait pas où mettre un pied sur le trottoir!
Mais en début de semaine il n’y a rien, « on peut courir tout nu, il y a personne qui va nous voir ! »

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