PETITE ENFANCE

Un témoignage de Suzanne BESSON,
né(e) le 21 mai 1921
Mémoire recueillie à


Le 21 mai 1921, c'est la date de ma naissance. Quel temps faisait-il ce jour là à Paris ?


Je suis née dans une clinique dans le 14ème arrondissement, rue Vercingétorix. Mes parents habitaient 100 rue du Poteau. Le temps ce jour là en mai 1921 était très chaud et ma mère ne me sortait que le soir, je n'avais pas de landau, elle me portait fièrement dans ses bras. Mes parents s'étaient rencontrés dans une maison de couture appelée « Suzanne » d'où mon prénom. Mon père, à sa démobilisation avait repris son métier d'électricien. Étant de la classe 11, il est resté 7 ans soldat, dans le 8ème Génie et à beaucoup souffert. Petite fille, j'ai souvent entendu ses récits de guerre 14-18. Il en était resté profondément marqué et d'humeur assez sombre. Ma mère, elle, avait vécu la guerre à Amiens, sous les « Prussiens ». Son fiancé, Pierre était mort et c'est sûrement la cause de son départ pour Paris. Elle habitait chez une tante, Marie je crois. Elle souffrait beaucoup des dents et à 24 ans elle attendait déjà un dentier, aussi disait-elle souvent que papa l'avait épousé malgré tout. Je n'ai aucun souvenir de cette petite enfance dans la capitale. Maman ayant de la famille à Etaples (tante Florine et oncle Narcisse) des cousins à Paris Plage et de la famille dans les environs, elle décida mon père à venir au Touquet. Avec l'argent prêté par sa famille, elle entreprit une construction, grande maison, rue des Orfats, que mon père baptisa le « gamin de Paris ».


Le terrain étant tout en longueur, il y avait une autre petite maison qui nous accueillait l'été, lorsque la grande maison était louée en totalité ou en partie, car maman savait aussi accueillir des hôtes. Mais avant d'habiter cette maison nous avons séjourné dans une villégiature d'été. Il y avait 3 maisons appelées Pif, Paf, Pouf. Dans laquelle étions-nous ? Je l'ignore.


Je reviens à la petite maison dans le mur, je l'aimais beaucoup. Au début, il fallait monter par une échelle extérieure dans la mansarde. Par la suite une véranda fut construite ainsi qu'un escalier intérieur. Cette pièce était très jolie. Très éclairée par toutes les vitres et la peinture était « vert jade ». Il y avait en plus une cuisine, et une petite chambre. C'est dans la cuisine, la maison était encore en construction, que mon père fit un placard en biais, dans un coin une bougie l'éclairait. Boby notre chien aboyait. Mon père sortit et je mis des petits copeaux allumés dans un tablier et je pris feu. Ma mère cria, et mon père arriva, arracha mes vêtements, éteignit le feu et hélas, il eut les mains très brûlées. Je le revois sur son lit de douleur et moi j'étais très malheureuse, prenant conscience de ma faute. Je fus brûlée aussi mais plus légèrement. Cette petite maison me plaisait beaucoup. Au grenier, je jouais et je me déguisais, je voulais faire du théâtre car l'été il y avait beaucoup de spectacles et d'artistes. J'ai vu les opérettes de l'époque dont « No, no Nanette » qui retrace Paris Plage et la célèbre chanson « Prendre le thé à deux ». Je me souviens de « La haut » « Dédé » de Christiné. « Paganini » et son air célèbre « J'ai toujours cru qu'un baiser ». Maman chantait très bien, c'était le bonheur !


Mais mon père avait des problèmes, il n'y avait pas beaucoup de travail, c'était la crise du logement à part les jolies villas, on ne construisait pas.


La belle maison, celle qui donnait sur la rue était très belle à mes yeux.


Toutefois, j'ai le souvenir de la Saint Nicolas dans la petite maison. Il y avait une cuisinière avec une barre de cuivre, on y attachait un bas de laine. Le lendemain j'y trouvais des oranges (un luxe pour l'époque) et d'autres petites choses. Par contre je me rappelle de Noël dans la grande maison. La tasse de café bue et reposée sur la table et le Père Noël avait eu l'amabilité de placer un cadeau (un plateau argenté) dans le seau à charbon. Je me souviens aussi du plus beau cadeau que j'ai pu avoir à Noël. On appelait cela un auto-skiff, j'étais très fière, j'en faisais sur la digue où j'avais de la place. Je me semblais comblée. Au sujet de Noël, je rêvais au reçu des petites cartes de Noël. Souvent elles représentaient des paysages de neige (je ne connaissais que la plage) où il y avait des petits scintillants en guirlandes, en fleurs, je trouvais cela très joli. Il y avait des cartes représentant des paysages, de vraies fleurs et mon plaisir était de les représenter, je dessinais.


Il n'y avait pas de sapin de Noël à la maison, le premier que j'ai vu c'était au Casino de la forêt. Nous avions eu un bon goûter avec du chocolat puis distribution de jouets, un joli buffet de cuisine pour poupée, prétextant qu'il valait mieux le donner aux pauvres. Sincèrement mes parents parlaient devant moi de ce buffet. Au Touquet j'ai commencé à aller à l'école mais à 6 ans seulement. Je savais lire, écrire et compter, maman m'avait appris. Elle aurait aimé être institutrice plutôt que de faire couturière, mais elle avait 5 frères et 1 soeur et ma grand-mère à Amiens, n'a pas accepté de lui faire poursuivre ses études. Pourtant, elle était très aimée et son institutrice l'avait dit à ses parents, mais ils étaient pauvres, très pauvres et il fallait très vite que chacun gagne sa vie pour soulager la famille ! Durant un été un peu plus, peut-être, je ne sais plus, maman a été vendeuse dans une bijouterie « Mallah » je crois, dont le siège était à côté de l'Élysée à Paris. Je n'avais que très rarement le droit d'entrer, ce n'était pas permis car il y avait des coffres forts où elle rangeait le soir tous les bijoux. Plusieurs fois, j'ai demandé une bague à maman sans me rendre compte de sa valeur. Dans cette bijouterie ma mère portait une robe de velours noir, très stricte, très sobre et comme elle était blonde, je la trouvais très belle. Dans cette rue à St Jean, il y avait un cinéma, le « Normandie », qui a brûlé ; ce fût un événement, ça j'y allais souvent avec mon oncle Roger. J'ai suivi les badauds pour aller voir les restes de l'endroit où passaient des films qui me faisaient rêver. Je me rappelle d' « IF1 ne répond plus.... » « l'île flottante n°1». Ce film m'a beaucoup intrigué, il devait y avoir beaucoup de truquages.


Donc j'allais à l'école au Touquet. La Directrice qui m'impressionnait beaucoup était Mme Hermetz. Elle paraissait très sévère et j'en avais peur, de plus j'étais très timide et très complexée. Deux choses me reviennent quant à l'école, nous avions monté une petite pièce : « les petits amis de la montagne» et nous avions un balais à la mamie. Cela se passait au Casino de la Plage rue de Paris, dans cette même rue, nous avions des cousins coiffeurs.



Pour moi l'été me faisait vivre intensément, car je voyais beaucoup de monde. Des gens très chics pour l'époque, qui faisaient étalage de leurs toilettes et de leur fortune. J'avais deux petites amies au Touquet, « Régine et Magali » que j'aimais bien, mais nous ne pouvions pas jouer avec les petits estivants, ils nous considéraient comme inférieur sans doute !


Un peu à droite et en face du « Gamin de Paris » il y avait 2 villas jumelles appelées « Confidences et Méditations », elles appartenaient à la même famille. Après notre maison, il y avait un terrain vague où je me suis beaucoup amusée, surtout avec mon petit cousin Robert et Simone sa sœur qui était toute petite.


Une villa faisait suite à ce terrain c'était la « Villa Nègre » elle était très grande et pleine de surprise pour moi, comme par exemple des passes plats et une chaîne qui amenait les repas de la cuisine à la salle à manger, immense à côté de la nôtre.


Ma copine Régine Cornille habitait la maison « Le Castelet » et Magali habitait plus bas que la rue des Orfats, vers la forêt. Son père était gardien de la paix. Ils habitaient la maison de gardien d'une très jolie villa. Ce sont eux qui ont racheté le bien de mes parents à notre départ pour Paris. Le frère de Magali s'appelle Jean et je suis sa marraine, je me rappelle de leur nom de famille qui est Provost. Monsieur Provost avait un jardin sur la route de Berck à la sortie du Touquet au pied des dunes. Ce n'était pas de la terre mais du sable dans lequel il faisait ses plantations. Nous y allions le soir finir d'arroser et notre grand plaisir était de monter en haut des dunes ; une fois arrivée au sommet on se laissait descendre en glissant jusqu'en bas. Il faisait beau. Le soir, le sable était plus frais. Nous étions fatigués mais heureux. Par contre M. Provost nous interdisait de nous aventurer plus loin en haut des dunes. Il nous racontait des histoires de sables mouvants et de disparitions étranges. Je vois que c'est vrai et à l'époque nous avions très peur. La saison s'avançait et le 15 août c'était la fête des fleurs. Alors là c'était vraiment la fête, les chars étaient plus jolis les uns que les autres et dans la plus belle rue du Touquet, la rue St Jean, les magasins étaient décorés. Paris avait beaucoup de succursales au Touquet et particulièrement dans cette rue et le feu d'artifice sur la plage le soir clôturait la journée. En général il faisait très beau et la digue, qui est très large au Touquet, était remplie de monde. On rentrait heureux et je m'endormais bien rapidement. Il y avait aussi beaucoup d'artistes qui passaient l'été et donnaient des représentations.


En bas de la rue des Orfats à gauche, il y avait la Potinière, elle appartenait à Dranem (artiste).


Malheureusement la mer se retirait très loin et laissait des bâches (ce sont des étendues d'eau) et revenait très très vite.


De mauvais nageurs et des imprudents ont ainsi perdu la vie, on entendait la sirène, et souvent la plage était surveillée près de la piscine d'eau de mer à hauteur du Casino de la plage. Il y avait les drapeaux réglementaires mais l'étendue de sable est si vaste, la digue si longue, la plage si grande. Je ne sais comment cela se passe maintenant ! Quels changements ont dûs se produire. La sécurité doit être plus efficace avec les CRS. Le souvenir qui se rattache aussi à l'été est le suivant : certaines saisons, mes parents logés dans la maison principale ; et nous, nous restions dans la petite, c'était un changement qui n'allait pas sans me plaire.


J'avais une expression, pour parler du sable de la plage, il était si fin, si doux, il coulait entre les doigts, je l'appelais du sable « doucement ».


Avant notre départ du Touquet, mon oncle Roger est venu habiter à la maison. Il avait été nommé au Crédit du Nord, quand c'était l'heure du déjeuner j'allais au devant de lui mais il marchait vite et je devais courir. Il faisait du vélo et avait un joli vélo de course que j'admirais. Il le rangeait dans un couloir. Un jour il a voulu m'apprendre, on est allé louer un vélo, et là il m'a mise en selle, m'a poussé un peu et je suis partie. Je dévalais la rue des Orfats, vers la forêt sans m'arrêter. A cette époque, il n'y avait pas de circulation Dieu merci. Ça y était, je savais aller sur un vélo. A partir de ce moment, nous avions souvent louer un vélo et avons fait de jolies promenades, dont une jusqu'à Berck Plage. Mon oncle aimait lire, mais ce qui me frappait, c'est le journal jaune « l'auto » (si le maillot du 1er Tour de France est jaune, c'est à l'initiative du journal qui était jaune). Il suivait tout les résultats sportifs et les gardaient en mémoire. Seulement, il ne s'entendait pas du tout avec mon père, qui avait tort, qui avait raison ? Toujours est-il qu'il a habité à l'étage de l'agence du Crédit du Nord de la forêt. Souvent mon oncle m'emmenait au cinéma, même une fois au bal où il y avait des jeunes femmes jolies et troublantes avec des robes scintillantes, de grands colliers. Je me souviens quand il a fréquenté ma tante Amélie, j'allais avec lui la chercher quand elle quittait son travail. Elle était employée chez un boucher. Avec elle nous nous promenions beaucoup, nous allions au cinéma. Ils s'embrassaient, elle était très belle, un teint magnifique et frais. Mon oncle avait une grande tendresse pour moi, il adorait sa sœur, qui était ma mère. Il l'écoutait beaucoup. Par contre je n'aimais pas quand il me taquinait car ça n'en finissait pas, et il disait que j'avais mauvais caractère, que j'étais têtue mais il allait trop loin dans la taquinerie, cela m'irritait.



array(0) { }