Quelques étapes d’une vie

Un témoignage de Thérèse D.,
né(e) le 2 novembre 1934
Mémoire recueillie à

1-L’enfance

Je suis née dans un petit village du Bugey, dans l’Ain, à 50km de Lyon, un joli petit village dans l’Ain d’environ 700 habitants situé dans une vallée et dont les origines sont anciennes, puisqu’on a trouvé des vestiges d’une tribu celte datant de 500ans avant JC.  Je suis née avec une malformation congénitale osseuse qui n’a pas pu être discernée que vers 15mois, car à cette époque, on ne faisait pas de diagnostiques à la naissance. Voyant que je n’arrivais pas à marcher, mes parents m’ont conduite chez le médecin. Suite à cette visite, j’ai été hospitalisée plusieurs mois à l’hôpital de Grange Blanche avec un plâtre partant de sous les bras et prenant les deux jambes jusqu’aux chevilles. Il me reste peu de souvenirs de ce séjour si ce n’est quelques flashs : une grande salle de 24 lits. Je vois où était mon lit et mes parents venus me rendre visite derrière une vitre : ils n’avaient pas le droit d’entrer ! Alors j’hurlais et comme je continuais à hurler après leur départ, une infirmière religieuse des Hospices civils de Lyon, m’a balancé un verre d’eau sur la figure. Ce qui fait qu’ensuite, dès que je la voyais entrer, j’hurlais et tous les autres enfants suivaient !

Puis à mon retour à la maison. J’avais appris à marcher mais c’était difficile. Je boitais, à l’école on m’appelait le «canard boiteux ». Aux récréations, impossible de courir, de participer aux jeux. Quand le dimanche ou le jeudi, mes camarades allaient se promener, je restais seule. J’ai compensé mon handicap par les études,  la lecture, l’imagination : j’étais une héroïne, je sautais en parachute… ! A 7 ans, il a fallu opérer les 2 hanches. Nouvelle hospitalisation d’un mois à la clinique St Charles avec de nouveau un plâtre. C’était long, mais pendant ce temps j’ai beaucoup lu car la maitresse de l’école m’envoyait des livres et des lettres de mes camarades. Ce lien me soutenait, même si complétement allongée, je ne pouvais répondre.

Vers la fin de la guerre, nouveau problème de santé qui nécessitait une radiothérapie 3 fois par semaine. Il fallait se rendre à Bourg-en-Bresse. Un seul bus tôt le matin pour l’aller, un seul en fin d’après-midi pour le retour. Maman s’occupait seule de notre petite ferme (mon père était malade, mon frère au maquis). Elle ne pouvait s’absenter 3 jours par semaine. Elle m’a accompagnée le premier jour, a demandé au médecin si je pouvais rester dans la salle d‘attente pour manger mon casse-croûte puis elle m’a conduite à la petite place d’où repartait le bus.  Sur cette place, un café. Maman a demandé à la patronne si, quand il pleuvait, je pouvais attendre le car à l’intérieur. J’avais 11 ans et suis partie seule pour les 19 autres séances. Ce n’était pas sans danger : un matin, le pont sur lequel le car avait franchi la rivière d’Ain a explosé 5 minutes après notre passage ! La vie quotidienne nous obligeait à prendre des risques, par conséquent à nous assumer très jeunes et nous faisait mûrir plus vite, nous apprenant à nous affronter à la réalité. Quand je vois aujourd’hui des parents emmener leurs enfants à l’école en voiture pour quelques centaines de mètres… je ne juge pas, c’est une autre époque, mais cela m’interroge.

Un jour l’institutrice a dit à mes parents : « Que va pouvoir faire T. avec ses problèmes osseux ? Il lui faut sans aucun doute un travail pas trop fatiguant physiquement. Ce serait bien qu’elle poursuive ses études ». A cette époque, dans le village, la plupart des enfants passaient le certificat d’étude et très peu, le brevet qui alors permettait une réelle promotion. Comme mes parents ne pouvaient pas payer l’internat, j’ai passé le concours de bourse que j’ai réussi et pouvait ainsi aller au lycée de Bourg-en-Bresse (à cette époque, il n’y avait pas de collèges, mais seulement des lycées avec un 1er et un 2eme cycle). Seulement j’avais besoin d’une surveillance médicale et la directrice du lycée n’a pas voulu me prendre, car à l’internat, on ne pouvait assurer cette surveillance. Nous nous sommes alors adressés au lycée St Just à Lyon. La directrice m’a acceptée. Je logeais à l’infirmerie et j’y suis restée interne de la 6eme à la philo.

 

2-La vie à la campagne

Notre maison était située en plein village. Nous n’avions pas de cours mais des dépendances de l’autre côté de la rue (remise avec pressoir, cave voûtée en sous-sol, grange pour le foin, écurie, poulailler). Le village avait été entièrement viticole jusqu’en 1860, année où s’est répandu le phylloxera : puceron importé d’Amérique qui a attaqué toutes les vignes de France et en a détruit la moitié. Les années qui ont suivi ont été très dures pour les vignerons du village qui, pour la plupart se sont mis à pratiquer la polyculture tout en replantant des parcelles de vigne avec des plans indigènes greffés sur des plans américains pour résister au phylloxera .

Les saisons et les travaux des champs rythmaient nos vies. Nous nous aidions entre agriculteurs, notamment pour les moissons, les vendanges, l’effeuillage du maïs … Le battage mécanique des céréales nécessitait une équipe d’au moins 12 hommes bien entraînés. L’engrainage des gestes était dangereux. Une année, un cultivateur grièvement blessé a dû être amputé d’une jambe. Quand j’étais à la maison, j’aidais ma grand-mère à la cuisine : nous préparions à manger pour 20-30 personnes affamées. L’hiver nous organisions quelques veillées entre voisins pour savourer des châtaignes grillées … Notre ferme était petite (j’ai oublié le nombre d’hectares). Nous possédions seulement un cheval, qui ne voulait pas rentrer tant qu’il n’avait pas eu son bout de pain quand il passait devant la fenêtre, deux vaches, un porc, des poules, des lapins… et deux chats. Nos revenus provenaient surtout de la vente du vin, des céréales, du lait. Nous produisions la plus grande partie de notre nourriture (lait, beurre…) Nous faisions notre pain tous les 15 jours ; nous le portions à cuire au four du village, et ce jour-là nous faisions un repas de tartes : tarte au fromage en entrée, puis selon les saisons, tartes à la courge, aux épinards, aux oignons et en dessert : tartes sucrées à la crème et aux fruits. Des tartes délicieuses cuites au feu de bois que l’on partageait avec les voisins.

Un jour par an s’effectuait le rite de tuer le porc. Je n’aimais pas assister à la mise à mort. S’ensuivait tout un travail pour en conserver la viande : morceaux mis au saloir, jambon à l’os, saucissons, boudins… et nous portions des « fricassées de boudins » au marie, à l’institutrice, au curé, aux voisins… A propos du porc, une petite anecdote rigolote : un jour, j’étais dans sa cabane et venais de verser sa pâtée dans son auge. En mangeant, il s’était mis en travers de la porte et je voulais sortir. J’ai pensé pouvoir l’enjamber, mais comme avec mes jambes je n’étais pas très leste, je n’ai pas pu passer au-dessus de son échine. Aussi au moment où j’étais assise sur lui il est parti en courant dans la rue et je me suis accrochée à ses oreilles !

La maison d’habitation n’avait pas le confort des maisons actuelles : jusqu’aux années 1950 pas d’eau courante, pas de canalisations. Nous allions chercher l’eau à la fontaine la plus proche, une eau délicieuse, fraiche, provenant directement d’une source de montagne proche. Pour le bain : un grand baquet avec de l’eau. Pas de machine à laver : on faisait bouillir le linge dans une lessiveuse et on allait le laver au lavoir du village. Pas de frigo non plus, un garde-manger situé dans la cave voûtée. Les voisines aussi l’utilisaient, un jour une voisine me demande d’y déposer un rôti. Avec attention je descends les escaliers mais laisse échapper le rôti qui roule jusqu’en bas. Je le ramasse, le passe sous l’eau … et ne dis rien ! Seule la cuisine était chauffée, l’hiver les chambres étaient bien froides et nous apprécions les douillets édredons en plumes d’oie et les bouillotes pour réchauffer les lits. Aussi nos corps habitués aux changements de température étaient plus résistants. De temps à autre, en famille, nous nous réunissions dans une pièce à côté de la cuisine autour de la cuisine autour d’un feu de bois allumé dans une grande cheminée et nous faisions un repas de crêpes ou de gaufres fort appétissantes. Moments chaleureux.

Après l’école ou les jeudis, ma sœur et moi jouions avec les enfants de nos voisins dans rue, il y avait peu de circulation ou dans le jardin à l’extérieure du village, « le jardin de la tentation ». Après en avoir piqué la clef, j’y emmenais mes camarades cueillir et manger des fruits au grand dam de ma grand-mère qui ne pouvait plus faire les confitures espérées. Nous jouions aussi ensemble quand nous gardions les vaches au champ. Parfois nous les laissions pour aller ramasser des châtaignes et des brindilles de bois avec lesquelles nous faisions un feu. Un vrai délice !! Mais un jour, pendant ce temps, les vaches se sont sauvées dans les bois… Malgré nos recherches nous ne les avons pas retrouvées et nous sommes rentrés tout penauds  nos parents ont dû aller les récupérer.

Dans les villages avoisinants nous avions des oncles, tantes et beaucoup de cousins. Le dimanche, nous nous rendions visite assez fréquemment : nous attelions le cheval au char à banes et partions gaiement admirant le paysage, chantant. Le cheval et la bicyclette étaient notre moyen de locomotion… et la marche à pied pour ceux qui pouvaient ! Quand plus tard les uns, les autres nous avons eu des voitures, chacun organisait ses activités et nous nous vu moins souvent.  Il y a longtemps que je ne suis pas allée à la fête du 15 aout. Elle existe toujours mais l’ambiance a changé disent les anciens. J’ai souvenir de la pleine corbeille à linge de bugnes que faisait ma grand-mère. Nous les offrions aux parents, aux amis qui venaient à la vogue. Elles étaient fines, craquantes, un régal… !
Nous n’avions pas les moyens de transports actuels, la variété des propositions de loisirs d’aujourd’hui, alors quand la 1ere projection cinématographique a été organisée dans la salle paroissiale, c’était un événement. J’avais 7-8ans quand j’ai vu mon premier film, je suis incapable de vous dire lequel, mais j’ai été impressionnée par les visages en gros plans, l’histoire qui m’a fait pleurer.

Au village l’entraide mais aussi les fêtes maintenaient une vie relationnelle, tissaient des liens sociaux.
-La St Vincent pour les hommes, la St Agathe pour les femmes ! Une occasion de se retrouver autour d’un bon repas, de chanter, de se raconter des histoires amusantes. Pour la St Agathe, la mère d’une camarade d’école nous faisait un gâteau. Nous nous réunissons chez elle pour le partager.
-La grande fête du village, c’était la vogue, le 15 aout, fête des conscrits (les jeunes ayant 20ans) et fête religieuse. Le matin, à la messe, les conscrits apportaient les brioches qui étaient bénies, partagées, distribuées et mangées.  En fin de matinée, sur un char décoré, accompagnés d’un petit orchestre, les conscrits passaient dans les rues et entraient dans chaque maison pour vendre leurs brioches : »la brioche des conscrits ». L’après-midi, nous allions en procession jusqu’à une petite chapelle dédiée à la vierge Marie, située sur une colline, en chantant des cantiques. Les jeunes gens sortaient des bannières et les jeunes filles le voile de leur 1ere communion. Aujourd’hui la procession n’existe plus, mais les catholiques se rassemblent à la chapelle pour prier.
Ensuite nous allions à la vogue sur une place du village : un orchestre animait le bal et un dansait sur un paquet installé par les conscrits, des manèges pour petits et grands, des tables pour manger la galette et une buvette pour se désaltérer.
Avec l’argent des brioches, des galettes et de la buvette, les conscrits se payaient un voyage !
Moins sollicités qu’à présent, nous prenions vraiment le temps de vivre, d’entrer en relation. Pour ma part j’avais une grand-mère assez dures, exigeante. Je pense qu’elle m’a beaucoup aidée en ne me traitant pas comme une handicapée. « Tu ne peux pas aller faire les foins, et bien viens cuisiner ». C’était sa façon de me traiter, je ne le regrette pas, car cela m’a formée et m’a permis par la suite d’assumer la réalité.

 

3-La guerre

Bien que nous n’ayons pas souffert de la guerre sur le plan alimentaire puisque nous produisons la plupart de notre nourriture, cette période a marqué mes années d’enfance de 5 à 11ans.
Tout était réquisitionné, il fallait se cacher pour tuer un veau, un porc, pour aller moudre le blé et faire le pain. Dans la mesure du possible, nous procurions à nos voisins non agriculteurs les produits de la ferme qu’ils n’avaient pas. Nous devenions ingénieux, pour remplacer le café, nous guillons de l’orge, pour nous laver, nous utilisons la saponaire, une plante dont la tige et les racines dont mousser l’eau, avec du bois nous fabriquions des sabots…. Le soir, il y avait le couvre-feu, les fenêtres étaient calfeutrées, et nous nous éclairons à la lampe à pétrole. Il ne fallait pas sortir, une fois cependant maman, qui n’avait plus de lait, m’envoie en chercher chez une voisine et, dans une ruelle, je me suis trouvée face à un homme armé d’une mitraillette. Quelle peur !! « Que fais-tu là, me dit-il, rentre vite à la maison ». Il valait mieux que ce soit un maquisard qu’un allemand !
Ceux-ci  n’ont pas envahi le village. Un jour, parce qu’un train avait sauté, en représailles, ils ont arrêtés une  dizaine d’homme, dont mon père, les ont alignés sur la place pour les fusiller… Fort heureusement des maquisards avertis sont venus nombreux et, par surprise, ont pu être sauvés les otages. Ouf ! Nous avons eu quelques alertes à la bombe, car derrière l’une des collines du village se trouvait un centre de tri ferroviaire. Nous allions alors dehors nous coucher dans les prés. Bien que deux jeunes soient morts au combat et c’est triste pour leur famille et le village, je peux dire que nous avons été privilégiés, par rapport à ce qu’ont vécu d’autres personnes. Il n’y a pas eu d’histoires sordides, de règlements de compte, de dénonciations. A l’école, au début de la guerre, nous devions chanter « Maréchal nous voilà » et faire des dessins figurant le Maréchal Pétain. Puis, très discrètement nous écoutions la radio, l’appel du 18 juin du général De Gaulle, les messages codés. Nous suivions l’avancé sur une grande carte de France, en déplaçant des épingles.
Quelle joie quand les Américains sont arrivés dans le village ! Ils distribuaient des tablettes de chocolat, des boîtes de conserve… Je me rappelle le 8 mai 1945, j’étais à Bourg pour la radiothérapie attendant le car. Des hauts parleurs annoncent la fin de la guerre, la victoire. De la musique, des orchestres improvisés, les gens dansent dans les rues, les chapeaux flottent aux fenêtres. Enfin nous allions vivre libres. La vogue du 15 aout de cette année-là n’a jamais eu sa pareille. Elle était organisée par 6 classes de conscrits. En conclusion, je dis que toute la guerre reste une épreuve terrible pour un peuple et il y en a encore tant dans le monde. Je crois vraiment qu’il nous faut être des artisans de paix.

 

4- La vie professionnelle

Apres la guerre, j’ai été interne au lycée. Des études que j’aimais bien, souvent interrompues pour des raisons de santé mais que je suis tout de même arrivée à mener à bien. Les liens tissés en internat demeurent. Nous nous retrouvons encore de temps à autres, une douzaine avec beaucoup de plaisir.
En terminal, j’ai choisi une section scientifique car je voulais être médecin, prodiguer, des soins avec humanité, ne pas traiter les malades comme des objets, comme je l’avais souvent vu faire au cours de mes diverses hospitalisations. Année propédeutique, puis, première année de médecine. De nouveaux, de problèmes : Hospitalisation, opérations, rééducation. Plus de 2ans d’arrêt. Je n’ai pu poursuivre les études de médecine. Devant redoubler la première année, je ne pouvais plus obtenir de bourse et mon état de santé ne me permettait pas de travailler en plus des études et des stages hospitaliers. Ayant obtenu une bourse de la mutualité sociale agricole de l’Ain, j’ai fait des études d’assistante sociale et me suis retrouvée pour mon premier poste dans la Dombes : un secteur correspondant à un canton. Nous étions polyvalentes, au service de toutes les personnes du secteur et non exclusivement des agriculteurs et ouvriers agricole. Nous assurions les consultations de PMI (protection maternelle et infantile). Outre le travail courant,  où comme aujourd’hui, nous étions affrontés à des situations parfois dramatique, nous avions un rôle éducatif sur le plan collectif (cours de secourisme aux pompiers, de puériculture pour les jeunes mamans, d’hygiène alimentaire…)- Ce qui permettait aussi de créer des liens entre les personnes. Mais nous travaillons dans des situations difficiles. A mon arrivé pas de bureau. Je recevais les personnes dans mon petit studio ; la cuisine servait de salle d’attente, le salon servait de salle d’attente et mon séjour- de bureau ! Plus tard j’ai obtenu un bureau à la mairie pour des permanences, mais c’était très gênant car dans la pièce d’à côté le secrétaire de mairie entendait tout ! Comment alors respecter le secret professionnel ? Au début, n’ayant pas de voiture, je me déplaçais en scooter. L’hiver le brouillard givrant me transformait en père noël : j’arrivais chez les gens avec du givre sur mon mentaux et des glaçons sur le casque ! Comme avec mes jambe je ne pouvais utiliser le kick le scooter possédait une petite batterie qui l’hiver se déchargeait vite. Il fallait souvent démarrer en courant puis saute sur le scooter. Un jour, fatiguée, je n’ai pu sauter, j’ai lâché le scooter qui est parti tout seul ! Je l’ai retrouvée plus loin dans une haie… C’était épique ! A cette époque, la mutualité sociale agricole voulait mettre en place une médecine du travail pour les agriculteurs. Le directeur de la mutualité avait chargé les assistantes sociales de faire une réunion d’information. Il avait signé les invitations nous laissant le soin d’y inscrire la date et de les envoyer. Le jour prévu, je m’amène en scooter, casque sur la tête… De plus je paraissais plus jeune que mon âge, et je me trouve face à une assemblée d’hommes endimanchés. Ils pensaient rencontrer le directeur et ils avaient en face d’eux… une gamine ! Je n’étais pas très à l’aise ! Heureusement l’un d’eux avec qui j’avais travaillé a sauvé la situation et a permis un bon échange.
Une autre anecdote, un soir avec des collègues, nous sommes allées en voiture à un concert. Tout à coup, sur la route, une voiture dans un fossé. Nous nous arrêtons et trouvons un homme blessé. Nous lui donner les premiers soins que nous pouvons, l’emmenons à l’hôpital, prévenons la gendarmerie et… arrivons en retard au concert !! Nous gagnons nos places dans l’obscurité. A l’entracte, des regards se portent sur nos jambes : elles étaient rouges de sang ! Nous ne nous en étions pas rendu compte ! Oui c’était une époque héroïque. Le travail était intéressant, mais il a fallu se battre pour en améliorer les conditions. Au bout de quelque temps, j’ai pu acheter une voiture avec un prêt de la MSA et, après mon départ, ma remplaçante a eu un bureau avec téléphone.
Apres mon départ… Survenu quelques mois après ma prise de fonction, de nouveau pour des problèmes de santé. Arrêt maladie de plus d’un an. Le chirurgien n’a pas voulu que je reprenne mon métier. Recherche d’une nouvelle orientation, j’ai été embauchée à l’école Rockfeller comme monitrice pour la section sociale. Au bout d’un an, nouvel arrêt maladie de plusieurs mois. Pour la reprise du travail à mi-temps thérapeutique, la directrice de l’école m’a proposé de m’occuper de la bibliothèque, le poste de monitrice était trop fatiguant pour moi. J’aimais lire et j’ai accepté en toute innocence ! Bien vite j’ai réalisé que je n’y connaissais rien, qu’il fallait me former. Tout en continuant le travail à mi-temps, j’ai pu préparer le certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire. Pendant 11 ans j’ai exercé ce métier de bibliothécaire très enrichissant, appréciant beaucoup les multiples relations avec les étudiants, les enseignants, participant d’une façon particulière à la formation.
Puis un jour une proposition tout à fait inattendue : un poste de secrétaire-documentaliste de langue française au conseil pour les laïcs du Vatican. Première réaction : « Non, non, jamais je ne pourrais travailler dans une structure d’église et en plus à Rome et que ferai-je là-bas avec mes problèmes de santé ? » La personne qui m’a transmis la proposition a insisté « Je te vois à ce poste, tu en as les aptitudes requises, vas-y » Le rendez-vous est pris, le jour du départ, une bonne grippe. Je prends l’avion avec moult cachets d’aspirine. Arrivée à l’aéroport de Rome, je ne connaissais pas l’italien, mais j’avais deux adresses de pensions. Je téléphone pour réserver une chambre, la première impossible de se comprendre, la deuxième : pas de place… En bus, je me rends à la gare où le centre d’accueil me réserve une chambre d’hôtel. Une grande rue où je commence à marcher en regardant les numéros : «  effectivement la rue est proche mais l’hôtel est l’autre bout ! » J’y arrive et réalise que les numéros se suivent au lieu d’être pair d’un côté et impaires de l’autre… Je dois donc remonter toute la rue, je n’en peux plus et m’assois par terre. Malgré la fatigue, je refais en sens inverse le chemin parcouru, trouve l’hôtel, refuse le repas proposé, m’étends sur le lit et m’endors toute habillée ! Telle fut ma première vision de Rome ! Le lendemain, bon accueil au conseil pour les laïcs où j’ai rencontré tous les chefs de service, mais de retour à Lyon, j’ai attendu longtemps avant de donner une réponse affirmative, moyennant une période d’essai. Trois mois plus tard, départ pour Rome en 2CV. Au bureau nous étions 23 personnes de 17 nationalités, j’étais la seule française. L’italien que je ne parlais pas. Au début j’étais bien démunie : besoin d’un interprète chez le docteur, pour louer un appartement… Un jour dans un magasin, je demande de l’anis, on m’apporte des anchois… Successivement j’ai travaillé au secteur de rhéologie pastorale, puis de la jeunesse. Entre autres, j’avais aussi la responsabilité des publications en français des comptes rendus d’assemblées… J’ai beaucoup apprécié la dimension internationale du travail, la rencontre avec des personnes des 5 continents de tous les milieux sociaux. Ce n’était pas toujours facile vu la différence des cultures, des façons de penser, quand par exemple, il fallait mettre au point la rédaction finale d’un texte comportant des corrections, des ajouts en six langues différentes. Une anecdote amusante : lors d’un séminaire sur l’engagement politique, je vais chercher à l’aéroport un ministre allemand invité à titre personnel. L’un et l’autre avions en main un journal pour nous reconnaitre. Ce monsieur arrivé, très ennuyé. A l’aéroport de Francfort, la police, ayant vu sa destination, avait prévenu l’ambassade d’Allemagne à Rome, qui avait envoyé une escorte. «  Pas de problèmes, allez-y. » « Non non me dit-il, venez avec nous ! » Je récupère ma voiture et nous partons pour Rome. Quel cortège ! Deux motards, la Mercedes, ma petite deux-chevaux et deux autres motards à l’arrière ! Je n’ai jamais fait le trajet si rapidement !
J’ai connu 3 papes, vécu concrètement la dimension universelle de l’Eglise, perçu de l’intérieur certains disfonctionnements de l’institution, mais aussi pris part à ses efforts d’ouverture après le Concile Vatican II. J’ai aussi beaucoup aimé Rome et les Romains, leur inventivité pour faire face à toute situation, leur qualité d’accueil…
Au bout de 15 ans, je suis revenue à Lyon avec le désir d’avoir un point d’insertion, de vivre l’universel dans le particulier. Durant six ans, j’ai assuré deux mi-temps : d’une part la revue de presse à l’archevêché, d’autre part la responsabilité de la Pasturale des personnes malades et handicapés dans le diocèse.

5- Vers l’ultime étape

Depuis quelques années, ayant eu de nouveau plusieurs problèmes de santé qui, un jour, en urgence, pourraient m’obliger à entrer en EHPAD, j’ai préféré prendre les devants, choisi l’établissement, probablement mon dernier  mon dernier lieu de vie. Je m’y sens chez moi avec des conditions de vie optimales.
Les aléas de santé m’ont appris à assumer les imprévus, la réalité, à rester « debout » y compris dans un fauteuil, dans un lit. Dans un monde où le rythme de vie s’accélère, entre le tout et le rien, faire lentement le petit peu qu’on peut permet encore de donner du sens, de rendre de minuscules services, de goûter la beauté des choses et des personnes, de s’émerveiller d’un coucher de soleil…

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