Regard sur la guerre d’Algérie

Un témoignage de René Cordelier,
né(e) le 22 juin 1935
Mémoire recueillie à

La guerre d’Algérie

Elle a duré de 1954 à 1962. Ce furent 7 ans 4 mois et 18 jours de combats meurtriers. Trois millions d’hommes furent mobilisés, trente mille jeunes français tués et deux cent cinquante mille blessés.
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, une explosion de violence est constatée sur l’ensemble du territoire algérien. Dans les Aurès, les premiers soldats français furent tués. Un retour sur les évènements de 1945 appelés «évènements de Sétif» nous permettra de mieux appréhender le conflit armé qui venait de se déclencher de façon apparemment spontanée. Le 8 Mai 1945, à l’initiative de nationalistes musulmans, une insurrection a eu lieu dans l’est constantinois. Elle est sévèrement réprimée par l’armée sur les ordres du gouvernement du général de Gaulle. Le général Duval qui commandait l’armée en Algérie disait: «Je vous ai ramené la paix pour 10 ans». Il ne se trompait que d’une année.

L’Algérie en 1954

Nous avions deux populations qui se côtoyaient sans se mélanger. D’un côté, 8 millions de musulmans, majoritairement très pauvres, de l’autre, un million d’européens d’un niveau de vie inférieur à celui de la métropole et soudés par la peur de l’arabe. Je me suis retrouvé en Kabylie début 1957. J’étais dans les chasseurs alpins depuis mon incorporation et j’ai crapahuté dans les montagnes à une cinquantaine de kilomètres de Tizi Ouzou (dans les environs de Michelet). J’ai également fait l’école des officiers de réserve à Cherchell (80km à l’ouest d’Alger).

Qu’ai je vu?

Essayons d’analyser quelques évènements. Avant tout, je dois vous préciser qu’il m’est difficile de vous parler des kabyles hommes, des européens hommes et femmes, vivant sur les pitons du Djurdjura, car il n’y en avait pas dans ce secteur. Parfois, je suis donc obligé de faire un parallèle avec ces mêmes personnages rencontrés vers 1960 à proximité du chantier de pipe-line (Relizane Affreville) que mon entreprise marseillaise devait réaliser dans l’Ouarsenis. Ces travaux étaient à réaliser pour le compte du Gaz d’Algérie. En Kabylie donc, lorsque nous arrivions dans un village, pour rechercher des armes par exemple, il n’y avait que des femmes avec leurs enfants. Lorsqu’on leur demandait où se trouvait leur mari, elles nous répondaient souvent que c’était un mauvais mari, qu’il était parti en France en les abandonnant. On savait très bien qu’elles nous mentaient. En réalité presque tous les hommes que nous appelions fellagha (fell ou fellouze en argot militaire) étaient dans la montagne et nous faisaient la guerre. Le mot fellagha a été inventé par les colons français du protectorat tunisien pour désigner les indépendantistes. C’est la nuit qu’ils venaient nous harceler et c’est pendant les gardes nocturnes que nous avions les plus grandes peurs. C’est aussi pour essayer d’anéantir les ennemis que la nuit nous montions des embuscades.

Les gardes nocturnes


C’est lorsque l’on se retrouve seul dans la nuit, avec de grands bruits dans un rayon de 20 mètres autour de nous que l’on se met à trembler. «C’est un fellagha qui va nous trancher la gorge» pensons-nous. Une nuit, tout le poste a tiré dans la direction du bruit pendant presque une heure pour constater le lendemain matin qu’une brèle était coincée dans les barbelés et n’avait reçu qu’une balle dans le postérieur.

Les embuscades

De temps en temps, nous allions nous poster à quelques kilomètres du poste. Nous nous installions au dessus du chemin que devaient emprunter les fellaghas. On attendait une heure et arrosions au pistolet mitrailleur tout ce qui bougeait. Souvent il ne passait personne, car pour aller en direction des emplacements certains de nous faisaient trop de bruit en buttant dans les pierres, donc l’ennemi savait où nous étions. Un soir, un grand gaillard de chez nous a cru l’entendre passer. Après avoir dégoupillé une grenade et fait le bon geste de lancement, c’est au milieu de nous qu’il a propulsé son engin. Fait exceptionnel, ce fut la seule grenade qui n’a pas explosé pendant mon séjour en Algérie.

Les femmes européennes


Fin avril 1960, sur le chantier évoqué, les bulls furent arrêtés par des femmes à l’entrée de la commune des Attaf. Il s’agissait d’européennes pieds noirs qui nous interdisaient de continuer prétextant qu’il fallait attendre la fin des moissons pour traverser les parcelles concernées. Toutes les journées, elles formaient un piquet de surveillance à l’entrée de la commune. Le 1er mai il n’y avait personne puisqu’en principe on ne travaille pas en France ce jour là. Nous en avons donc profité. Quatre engins foncèrent alors à travers les blés pour faire les 25 mètres de saignée nécessaire aux travaux. Inutile de vous préciser que le lendemain des paroles très dures furent prononcées contre les Francaouis. L’enquête montra que les propriétaires étaient indemnisés depuis plusieurs mois et n’étaient pas lésés.

Le directeur de la fabrique

Une autre fois, le directeur d’une fabrique de confitures demanda à rencontrer le responsable du chantier. C’était pour lui demander à quelles conditions il pourrait arracher une rangée supplémentaire d’orangers. Pour les arbres arrachés, le directeur était dédommagé de 14 ans de récolte. Le passage étant limité à 25 mètres, il fut impossible de lui donner satisfaction à son grand désespoir, car il avait bien compris que bientôt il lui faudrait tout abandonner.
Je me demandais à l’époque pourquoi pendant une année de travaux, jamais le personnel du chantier (encadrement et ouvriers) n’avait subit les assauts du FLN et les conclusions sur mes réflexions confirmaient ce que peu d’hommes politiques avançaient: la France aurait acheté le FLN en pleine guerre d’Algérie.
En 1958-1959, le gouvernement a acheté la neutralité du FLN pour qu’il n’attaque pas les gazoducs et oléoducs permettant d’évacuer vers la côte le gaz naturel et le pétrole du Sahara. Ces confidences ont été faites par Paul Delouvrier qui affirmait: «J’ai demandé et obtenu un milliard de francs lourds par an pour sortir le gaz du Sahara.» C’est donc la France qui payait les armes du FLN et cela j’ai toujours beaucoup de mal à l’accepter. Cela fait 47 ans que la guerre d’Algérie est maintenant terminée. Quelques associations d’anciens combattants commencent à retourner sur place et sont accueillis à bras ouverts. Comme c’est un beau pays, peut être y ferons nous bientôt du tourisme.

Mes études


A l’époque, j’avais déjà en tête de ne pas trop perdre mon temps. Par exemple j’ai souvenance d’un poste où on gardait une usine hydro électrique qui ne fonctionnait pas. J’ai passé la 1ère nuit à calculer la quantité de kilo watt ampères qu’on pourrait récupérer quand on enverra l’eau qui descendait de la canalisation. En fait, je faisais ce que vous êtes en train de faire à votre âge: étudier à des moments divers et variés de ma vie. Vous avez choisi le bon chemin: vous avez décidé de progresser car cette année va vous faire avancer de peut être 5 ans ou plus dans votre vie. Si vous avez encore l’occasion de le faire n’hésitez pas ! Foncez! Concrétisez!
J’ai commencé ma carrière professionnelle dans le bâtiment et les travaux publics. Les ponts, viaducs, tunnels, travaux maritimes et barrages ont occupé mes années de travail. J’ai passé les diplômes de dessinateur en bâtiment, de dessinateur en travaux publics, de métreur en bâtiment, jusqu'à mes 25 ans. Par la suite j’ai passé mon diplôme de technicien supérieur puis celui d’ingénieur. J’ai progressé, comme vous, vous progressez et vous progresserez encore.

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