Sa vie au sein de la Résistance

Un témoignage de Jean-Paul Marcadet,
né(e) le 8 juin 1923
Mémoire recueillie à

M. Marcadet est né en 1923, en Bretagne.
Lors de l'arrivée des troupes Allemandes à Saint Brieuc, il a 17 ans et il s’oppose aux forces d’occupation. Il rentre alors dans un "jeu" de provocations : des obsèques d'un marin Anglais aux dessins de croix de Lorraine sur les murs, en passant par un bref séjour en prison. Il rentre ensuite dans la résistance en 1943. Il distribue des journaux clandestins puis se charge du recrutement des jeunes. Il prend de plus en plus de responsabilités et veut passer à l'action. Il commence les sabotages.
Il organise ensuite un maquis dans la campagne de Saint Brieuc en juin 1944. Durant cette période, il s'occupe de l’évasion d’un aviateur américain pour qu’il puisse rejoindre l’Angleterre. Il évite miraculeusement l’encerclement de son maquis par une unité nazie.
Il participe ensuite à la libération de la Bretagne puis de la France. A la fin de la guerre il décide de continuer son engagement militaire et s'engage dans l'armée. Il fait la guerre d'Indochine puis celle d'Algérie.
A la fin des guerres, il est affecté au SIRPA (Service d'Information et de Relations Publiques pour l'Armée), il organise notamment de nombreuses expositions sur l’armée.
Il prend sa retraite à 56 ans et s'engage dans le milieu associatif. Il devient président de l'UDAC (Union des Union Départementale des Associations d'Anciens Combattants et Victimes de Guerre) puis du comité départemental de l’association des anciens combattants et amis de la résistance.



L'arrivée des troupes Allemandes – Juin 1940 – Saint Brieuc.
En juin 1940, j’habitais à Saint Brieuc. Les troupes allemandes sont entrées à Saint Brieuc le 18 juin 1940, je venais d’avoir dix sept ans. Autant vous dire que j’avais été élevé dans des idées très patriotiques, mon père était blessé de guerre en 14-18. Mon enfance est ponctuée de récits de guerre. Lorsque les troupes allemandes ont pénétré dans Saint Brieuc c’était le jour de l’appel du Général de Gaulle. Mais bon à l’époque on ne l’avait pas entendu.


L'hostilité d'un jeune homme de 17 ans envers les troupes Allemandes.
Lorsque les troupes allemandes sont arrivées chez moi, j’étais complètement bouleversé. J’en avais les larmes aux yeux, j’étais totalement horrifié par l’invasion des troupes ennemies. J’étais hostile à leur présence, sans faire de la résistance, parce qu’en 40 on ne savait même pas ce que c’était que la résistance. Quoiqu’il en soit je tentais de manifester mon hostilité envers les troupes d’occupation avec, naturellement de la part d’un jeune de dix sept ans, un peu de provocation.
C’est assez curieux, mais j’ai encore le souvenir d’un évènement pour montrer notre hostilité à l’occupant. Je ne sais plus si c’était en janvier ou en février 1941 Le bateau d’un marin britannique avait été torpillé, je suppose que les coupables sont les sous-marins Allemands. Son corps avait échoué sur une plage de Saint Brieuc. La dépouille de ce marin britannique avait été posée à la morgue de l’hôpital. De bouche à oreille, on apprend où et quand les obsèques de ce marin auraient lieu. Le jour J nous étions environ 250 à l’hôpital de Saint Brieuc afin d’accompagner ce marin au cimetière. Nous avions emporté avec nous des fleurs.
C’est alors que le convoi funèbre se rendait de l’hôpital au cimetière. Sur le chemin nous croisions des soldats Allemands, ils étaient surpris de nous voir défiler ainsi. Ils sont restés sans aucune réaction. C’était déjà une première manifestation concrète de notre hostilité.


- La croix de Lorraine
C’est au début des années 41 que l’on a connu le Général de Gaulle par la radio anglaise, la BBC. On avait des consignes qui consistaient surtout à manifester son hostilité à l’occupation en faisant des croix de Lorraine sur les murs.
Un dimanche, avec des craies plein les poches, je suis allé faire des croix de Lorraine sur les murs. Malheureusement en Bretagne, un petit groupe de gens était favorables à l’occupant. La plupart du temps ils étaient partisans politiques d’extrême droite. L’un s’appelait le Rassemblement National Populaire dirigé par Marcel Déat, et l’autre le Parti Populaire Français de Jacques Doriot. C’était deux partis politiques fascistes, qui bien sur, prenaient fait et cause pour l’Allemagne. Il y avait à coté d’eux également un groupe de gens qui étaient favorable à l’indépendance de la Bretagne, ils s’appelaient le Parti National Breton, le PNB. Ils se mettaient sous la protection de l’Allemagne, car cette dernière favorisait le détachement de la Bretagne de la France. C’était la politique du « diviser pour mieux régner ». Un jour, alors que je dessinais des croix de lorraine, un groupe d’entre eux est arrivé et ils m’ont giflé. Alors quelques temps plus tard avec un camarade on est arrivé brutalement dans les locaux de leur permanence et on a tout bouleversé à l’intérieur.


- Le V de la victoire
En juillet 1941, une provocation m’a valu de la prison. J’avais réussi à obtenir un "V" qui signifie victoire, taillé dans une pièce de 20 centimes de l’époque, avec " liberté égalité fraternité " au dessus. Et un jour en rentrant chez mes parents vers 12h30, je vois au loin trois gendarmes allemands qui venaient vers moi. Je portais cet insigne sur mon veston, pendant un petit moment je me suis dis « tu vas te faire arrêter bêtement, il vaut mieux l’enlever ». Puis mon reflexe provocateur a pris le dessus, je me suis dit : oh Marcadet, ne te dégonfles pas !". Je n’ai pas réfléchi, et à quelque pas d’eux, j’ai remis mon insigne. Et donc forcément ils m’ont arrêté. Et là ils m’ont mis en cellule à la Feldkommandantur. Mes parents ne me voyant pas arriver, se sont mis à leur fenêtre et par chance certaines personnes avaient vu ce qui s’était passé. Ma mère s’est dit qu’ils risquaient de venir perquisitionner la maison. Alors elle a fouillé dans mes affaires, j’avais notamment une photo du Général de Gaulle dans mon portefeuille, elle l’a enlevé. Et effectivement, elle ne s’était pas trompée, l’après-midi des Allemands sont venus perquisitionner notre domicile. J’ai été condamné à dix jours d’emprisonnement. Ce n’était pas énorme. Effectivement les Allemands voulaient se faire passer pour de braves soldats. Ils allaient jusqu’à faire de la propagande. On pouvait voir sur les murs, de grandes affiches avec un grand soldat Allemand portant un bébé français dans ses bras.
Bref, dix jours en détention ce n’était pas bien méchant, mais à cause de cela, pendant un an j’ai fais parti d’une liste de 50 otages.
C’était ce que j’appelle ma résistance à 18 balais. C’était de la résistance individuelle.


Le début de la résistance
C’est en 1943 que je commençais à réellement entendre parler de résistance. Le souci c’était comment y entrer ! Je n’en avais aucune idée. Un jour où je rentrais chez moi, je rencontre un ami de mon père. Ils étaient cheminot tous les deux. Le sujet principal de conversation était bien entendu les évènements. C’est alors que je lui explique que la veille j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres un journal sur la résistance. Je lui explique alors que j’aimerais vraiment travailler avec eux.
« Vraiment ça t’intéresse ! » Me dit- il.
Il a vu que c’était on ne peut plus sérieux, alors il m’a donné un rendez vous à Saint Brieuc, avec une personne qu’à priori je connaissais.
Effectivement je me présente à l’heure dite, et puis je vois un homme, c’était un camarade d’école. Il me dit « c’est toi qui veut faire de la résistance ? ». Lorsque je lui dis que c’était bien moi, il m’a mis à l’épreuve, car évidemment il fallait se méfier.
Il a commencé par me dire de retrouver une fille quelques jours plus tard, je la connaissais également, elle s’appelait Thérèse. Lorsque je vois Thérèse elle me dit : Nous sommes désignés pour diffuser le journal clandestin la « Défense de la France ».
Elle m’explique comment nous allions procéder, un du côté pair et l’autre du côté impair de la rue, chacun avec un paquet de journaux. La distribution se faisait dans les boites aux lettres, et nous risquions à tout moment de tomber sur une patrouille Allemande.
C’est ainsi que je suis rentré dans une résistance organisée.


Par la suite, j’ai été chargé de recruter des camarades de mon âge pour la résistance.
Au départ on n’était pas nombreux ! On se comptait sur les doigts de la main. Mais moi j’avais l’ordre de créer un groupe de résistant. Bien entendu cela m’a pris plusieurs mois. Il a fallu trouver de l’armement, on a réussi à récupérer des pistolets. Et donc j’ai commencé à recevoir plusieurs journaux de la résistance, ainsi qu’un journal plus spécifique de mon département, qui s’appelait "le patriote des côtes du nord" dont le responsable était le chef du front national de la résistance. Et ce journal avait la caractéristique d’être vendu de manière à avoir un peu d’argent pour ceux qui se cachaient. A l’époque c’était cher.
Alors là il a fallu être doublement vigilant. Je me rendais dans un premier temps chez une personne sûre, et ensuite je lui demandais de me conseiller d’autres gens de confiance. Et ainsi de suite, c’est donc comme ça que j’arrivais à vendre mon journal.

Petit à petit, nous nous sommes organisés davantage, de la propagande à la distribution de journaux. C’était le grand travail de fin 43 début 44. En début 44 je suis rentré en contact avec un imprimeur de Saint Brieuc qui lui était dans une organisation qui s’appelait le Front National, pas celui de Mr Le Pen bien entendu, le Front National de la Résistance (FNR), et je voulais faire beaucoup plus c'est-à-dire de l’action immédiate.


L'action dans la résistance.
A dix neuf ans, vous vous imaginez bien, que l’on préfère l’action concrète à la distribution de journaux. Quand je parle d’action, j’entends du sabotage bien entendu. Nous étions un groupe d’environ trente personnes. Et un jour les patrons de la résistance de Saint Brieuc me convoquent et me disent : « voilà il faut que les pylônes de haute tension autour de Saint Brieuc sautent ». C’est alors qu’ils me donnent des explosifs. Avec mes trois chefs de groupe, nous allons sur le terrain pour faire un repérage et faire la répartition des groupes sur les différents pylônes. Nous ne craignions rien ce jour là, puisque nous n’avions rien dans les poches. Le jour J, à l’heure H, chaque groupe part avec son matériel. A minuit, ça sautait mais nous bien sur nous étions déjà chez nous. On avait des crayons détonateurs qui permettaient de faire sauter à une heure bien précise. On avait largement le temps de placer les explosifs sur les pylônes à haute tension et de revenir tranquillement à la maison. La mission était tout de même dangereuse, surtout à l’aller, comme nous avions les explosifs sur nous.
Au début de 44, avait eu lieu un parachutage à l’ouest du département des côtes du Nord. Une répartition des armes avait eu lieu, et c’est ainsi que j’ai obtenu trois mitraillettes Sten. Alors naturellement, il a fallu que j’apprenne à m’en servir pour ensuite faire l’instruction militaire à mes camarades. J’ai fait aussi avec mes hommes du sabotage de voies ferrées, de matériel de chemin de fer.


Le maquis
Le 6 Juin, jour de débarquement des alliés en Normandie, répondant à l’appel du Général de Gaulle à la mobilisation générale et à la résistance, nous sommes partis avec mes camarades dans les environs de Saint Brieuc. C’était à la campagne, dans une ferme, pour organiser un petit maquis.
Mais quel armement nous avions en notre possession? Pas grand-chose ! Soit 3 mitraillettes Sten, des pistolets et des explosifs.


-Ma première mission


Un avion a été abattu par les Allemands. Le commandant pilote, un américain avait atterrit dans un champ. C’est alors qu’on me l’envoi dans mon petit maquis. Ma mission était de lui faire traverser tout le département jusqu’à un autre maquis. Ce dernier était en relation directe avec Londres. L’objectif final était qu’il rejoigne l’Angleterre.
Je revois encore ce commandant Américain arriver, nous ne parlions pas la même langue. Pour traverser le département, 3 de mes camarades se sont joint à moi. Un était chargé de conduire la traction, un autre était à ses côtés avec une mitraillette Sten, et enfin le dernier camarade et moi-même encadrions le commandant aviateur Américain. Nous avions toujours le risque de tomber sur un barrage.
D’ailleurs j’ai une anecdote très curieuse. A un moment, nous remontions une vallée, et là nous voyons une quarantaine de gars qui surgissent sur la route. C’étaient des résistants, des maquisards. En voyant la traction, ils ont pensé que c’était la gestapo. Alors ils se sont dit on va se la payer ! Je suis sorti de la voiture en leur disant de ne pas faire de bêtises, que nous étions des leurs. J’ai expliqué notre mission, et nous avons pu sympathiser. Je devais donc remettre ce commandant américain à un maquis bien précis mais malheureusement ce maquis a été attaqué par l’armée Allemande. On m’a dit de me rendre dans un bar, et de le confier à un commandant qui le prendra en main. J’ai su après la guerre, après la libération, que tout s’était bien passé, et qu’il avait pu rejoindre l’Angleterre.


- Encerclé par les Allemands
Ensuite j’ai continué avec mon petit maquis à faire des sabotages, mais ça n’a pas duré longtemps. Vers le 16 Juin, alors que je rentrais d’une mission, un de mes camarades qui faisaient le guet me dit qu’il a aperçu une vingtaine de militaires allemands armés. J’ai vite compris que c’était mauvais signe. Je vais par conséquent voir un autre camarade, il me dit qu’il en vu autant. Nous étions pratiquement encerclés. Ils étaient solidement armés. Je constate que la route qui mène à mon maquis était bouclée par un camion allemand avec une mitrailleuse dessus. Je me suis donc dit qu’avec l’armement que nous possédions, nous ne faisions pas le poids face à eux.
Je fais un repérage, et je suis tombé sur un chemin creux qui n’était pas encore bouclé. Je donne l’ordre à tout le monde de plier bagages, avec tout le matériel qu’on possédait. Je me suis chargé de conduire la traction, et d’avancer le matériel. Malheureusement, comme le chemin était creux, la direction de la voiture s’est brisée. Il a fallu que l’on prenne le matériel sur nos dos.
Nous avons malgré tout réussi à tous s’évader, excepté un camarade qui n’avait pas confiance en mon chemin. Quand bien même j’étais le chef, je lui ai dit de faire ce qu’il voulait. Il ne m’a pas écouté. Il a malheureusement été tué par une mitrailleuse. D’autres camarades aussi se sont fait arrêtés avant de rejoindre la ferme. Heureusement pour eux, ils ont échappé à la déportation, leur convoi de déportés a été attaqué par l’aviation anglaise.
Nous nous sommes dispersés, et je me rends en périphérie de Saint Brieuc dans ce qu’on appelait un bistrot à l’époque, pour y passer la nuit avec trois camarades. Nous avons donc passé la nuit dans le grenier du bistrot, mais j’ai rassuré le propriétaire en lui disant que dès le lendemain nous quitterons les lieux. Ca pouvait être dangereux pour lui. Effectivement le lendemain de notre départ, il y a trois gaillards qui arrivent chez lui, en se faisant passer pour des résistants. Le patron dit que la résistance il ne connaît pas et surtout que cela ne l’intéresse pas. Quoiqu’il en soit ils étaient bien informés, ils l’ont pris avec eux, prétextant voir certaines choses, et ils l’ont descendu. Voilà un exemple de représailles de gestapistes.


Nous nous sommes de nouveau cachés dans un hôtel de Saint Brieuc avec mes camarades. On a continué à faire du sabotage. J’ai reformé un maquis, mais c’était presque la libération à ce moment là. Le maquis était beaucoup plus important : j’avais une soixantaine de résistants avec moi. Les gens arrivaient, ils avaient envie de faire des choses. Puis j’ai eu un parachutage très important, par conséquent nous étions mieux armés. On avait des fusils mitrailleurs. Puis c’était la fin pratiquement. Les troupes alliées sont entrées dans Saint Brieuc le 6 août 1944, c’était terminé.


- Contrôle de police
Avec mon équipe j’ai rejoins la périphérie de Saint Brieuc où j’avais comme instruction de faire la surveillance et des contrôles de police surtout. Un jour, un de mes hommes contrôle une personne. Cette dernière lui dit qu’il n’a pas le droit, qu’il n’est ni policier ni gendarme !
Alors il lui répond qu’il ne fait qu’obéir à des instructions et que s’il n’est pas d’accord il va voir le chef.
Le chef c’était moi. Et le hasard a fait que la personne en question était l’interprète qui était venu chez moi me récupérer en 41 pour me mener en prison. Alors j’ai pris un plaisir à le diriger vers la prison.


Libération dans les unités réglementaires
En Bretagne les forces allemandes en nombre s’étaient repliées soit sur Saint Nazaire soit sur Lorient. Ils avaient constitué « des poches » importantes. Effectivement à Lorient ils étaient à peu près 20 000 et ils étaient armés jusqu’aux dents. Les troupes de résistants que nous formions à ce moment, étaient des unités réglementaires. C'est-à-dire que nous étions en uniforme. Alors j’ai demandé à mes camarades s’ils voulaient continuer à se battre ou rentrer chez eux. Ils ont tout de même eu la liberté de choisir. Une grande majorité a choisi de continuer comme moi. C’est ainsi que nous avons signé un engagement jusqu’à la fin de la guerre car la France était partiellement occupée. Mon maquis a alors intégré un bataillon, qui est devenu par la suite le premier bataillon du 71ème régiment d’infanterie. Le colonel venait d’Algérie pour commander le régiment.


Nous sommes partis sur le front de Lorient. Nous faisions barrage aux troupes allemandes qui occupaient Lorient et les environs. Ainsi nous les empêchions de faire des incursions dans la partie libérée. C’était un peu comme la guerre de tranchées en 14-18 : il y avait les tranchées Françaises d’un côté, les tranchées Allemandes de l’autre. Les actions consistaient en des patrouilles et embuscades, dans le « no man’s land », et des tirs d’artillerie de part et d’autre. Un jour, mon chef de bataillon, qui n’était pas résistant lui, m’a dit qu’il voulait que je devienne son officier de renseignement opérationnel.
Il m’a un peu formé, parce que je ne savais pas du tout ce que c’était. Par la suite j’ai fais différents stages, dans différentes écoles. Lorsque la guerre s’est terminée, soit le 8 mai 1945, mon régiment s’est déplacé vers le centre de la France. A ce moment là tout était fini, l’Allemagne avait capitulé. Puis mon régiment est parti faire l’occupation en Allemagne.


Sa carrière militaire
Quand je suis revenu en France, en Alsace plus précisément, on m’a affecté dans un bataillon de chasseurs à pieds. Je suis allé faire un stage dans un camp de perfectionnement dans le but de devenir officier d’active. J’ai d’abord eu le grade d’aspirant de réserve à titre temporaire, puis aspirant de réserve à titre définitif. Et enfin j’ai atteins mon objectif, je suis devenu sous lieutenant d’active. Par conséquent j’ai fais une carrière militaire. En mars 49, c'était la guerre d'Indochine, j’avais 25 ans à cette époque. C’était d’ailleurs la première fois que je découvrais Marseille, et puis nous sommes partis direction Saigon en Indochine. J’y suis resté deux ans et demi. Ce fût une guerre dure, très dure, il y a eu beaucoup de tués. D’ailleurs je me considère comme un miraculé de la guerre d’Indochine. Je voyais les éclaireurs devant moi sautaient sur les mines alors que moi je ne sautais pas. Les hommes se faisaient tirer dessus moi, je passais à côté, j’avais ce qu’on peut appeler la baraka. Après la guerre d’Indochine j’ai fais une carrière militaire normale, en tant qu’officier. Je suis resté trois ans dans un régiment, puis trois ans dans un autre et ainsi de suite. J’ai fais par la suite un séjour opérationnel en Tunisie, entre 1954 et 1956, puis la guerre d’Algérie entre 1958 et 1960. Une carrière normale si je puis dire.
J’ai pris ma retraite, exactement en juin 1979, j’avais 56 ans. J’aurais pu rester encore quatre ans. Mais bon j’étais lieutenant colonel, j’avais donc une retraite de colonel. Lorsque j’ai terminé ma carrière, je commandais le centre mobilisateur de Toulon. Mais avant ce poste sur Toulon, j’occupais pendant quatre ans un poste au service des relations publiques des armées à Paris au ministère de la défense. Ce poste était très intéressant car j’étais chargé d’organiser des expositions sur l’armée.


L'organisation d'exposition
Mon rôle, c’était de faire des publications militaires mais surtout des expositions. Je me suis occupé, en 1974 à Paris d’une exposition dans un cadre bien particulier qui concernait la jeunesse. L’exposition devait avoir lieu, dans une ancienne gare désaffectée, là où aujourd’hui se trouve l’opéra de la bastille. Mon patron m’avait demandé d’organiser un stand.
Il faut savoir qu’à ce moment là, la jeunesse était très agitée dirons nous, surtout dans les lycées.
Il y avait un auditorium dans cette salle de la bastille où on pouvait projeter des films. J’avais sous mes ordres un caporal qui était projectionniste, on a donc présenté certains films sur l’armée.
Nous avons donc commencé la projection pour une trentaine de gens environ. Brutalement surgit un petit groupe de jeune, ils se mirent à arroser de peinture l’écran. C’était inouï, il n’était plus question de projeter quoique ce soit après cela. Ensuite ils se sont dirigés vers mon stand, ils ont tout bouleversé : mes prospectus, mes bouquins, ils en ont fait autant avec le stand de l’éducation nationale.


Les raisons de son engagement militaire.
En juin 1940, j’avais dix sept ans, et j’étais encore sur les bancs de l’école. Inutile de vous dire que je n’avais aucune idée de mon avenir professionnel. Ce n’est qu’au moment où je suis rentré dans la résistance, que j’ai pris conscience de mon sens de l’organisation et des responsabilités. Je me suis effectivement distingué des camarades qui d’ailleurs me disaient qu’ils avaient confiance en moi et me considéraient comme leur chef.
Par conséquent en 1944, j’avais réussi à constituer trois groupes de résistance et j’en commandais l’ensemble. J’ai pris également le sens du commandement, c’est ce qui m’a conduit à m’engager avec mes camarades et ainsi à aller au bout de cette guerre. C’est un réel engagement militaire. Mais le 8 Mai 1945, lorsque la France fût libérée, j’aurais très bien pu rentrer chez moi comme certains l’ont fait. Effectivement j’avais fait mon devoir en tant que citoyen Français. Mais moi, ayant pris goût au commandement, à l’organisation, j’ai voulu continuer. J’ai ainsi intégré plusieurs écoles, ensuite j’ai été nommé aspirant de réserve, puis après sous lieutenant.
Et à ce moment là, nous les résistants nous avions une sorte de mépris pour l’armée dite « régulière ». On les appelait les Pantouflards. Certains sont devenus des résistants importants, mais beaucoup étaient là à attendre que ça se passe tranquillement. Nous on voulait, au contraire, que la France avec les résistants, fassent une nouvelle armée, une armée populaire, une armée différente avec un autre esprit.
Je voulais une nouvelle armée. Non pas l’armée de Pétain et autre, conservatrice, non je voulais une armée populaire. Et c’était la motivation première de mon engagement pour continuer à faire une carrière militaire.
On avait de belles idées, généreuses à cette période de notre existence, mais bon on n’aboutit pas forcement. Ce qui fait que l’armée populaire dont on rêvait, est devenue une armée qui allait se battre contre un pays qui voulait son indépendance, la guerre d’Indochine en l’occurrence. Le caractère que nous voulions donner à cette armée s’est estompé au fur et à mesure en fonction des circonstances.


Confrontation entre ses idéaux et sa carrière
Il est évident que mon idéalisme a posé des problèmes. En particulier en Indochine, on se battait contre un peuple, en quelque sorte, qui voulait son indépendance. Mais c’était dans un contexte particulier, à savoir la guerre froide. Il y avait le bloc Est et le bloc Ouest. Autrement dit l’armée française occidentale, donnait le sentiment de se battre pour faire barrage aux communistes et non pas pour empêcher l’indépendance de l’Indochine. C’était une guerre idéologique. Alors à ce moment là, de deux choses l’une, soit on accepte de continuer dans l’armée française, soit on démissionne, on s’en va. C’est facile de dire qu’il suffit de démissionner. Mais lorsqu’on décide de faire carrière, c’est aussi parce que l’on croit à un idéal.
J’ai toujours servi, en France Métropolitaine, sauf pour l’Indochine, dans l’armée du contingent. J’étais dans les régiments d’infanteries, avec des jeunes gens venant de Strasbourg, de Brest, de Clermont-Ferrand etc. Et ça, j’y croyais à mon service national donc j’y allais avec foi. Pour moi la jeunesse Française avait besoin de passer une certaine période sous les drapeaux pour l’esprit collectif, vivre en communauté et puis avoir le sens de la discipline et des valeurs républicaines. Mes motivations étaient là. En Indochine, j’avais des états d’âmes, on se battait contre un pays qui voulait sa liberté, c’était contre mes valeurs. Par contre de retour en France Métropolitaine j’étais favorable à l’armée du contingent. Les jeune gens devaient faire un petit tour dans l’armée pour apprendre et grandir.


Sa vision du service militaire
Quand j’étais au ministère de la défense au SIRPA, j’étais non seulement chargé des expositions mais chargé également de la diffusion des publications de l’armée. J’ai personnellement réalisé deux ou trois brochures sur le service national : Pourquoi le service national ? A quoi sert-il ?
C’était pour faire comprendre à la jeunesse, à l’époque, que c’était une nécessité, une utilité. D’ailleurs maintenant qu’il a été supprimé, figurez- vous que beaucoup de français regrettent la disparition du Service National. Parce qu’il était bien que des jeunes gens ou des jeunes filles de 18, 19, 20 et 21 ans maximum, passent un certain temps en vie collective, pour connaître les valeurs de la république française et les défendre. Moi personnellement, j’ai regretté. Lorsque le président Chirac a décidé la disparition du service militaire, on nous avait demandé ce que l’on en pensait. A l’époque j’étais président de l’UDAC, j’avais convoqué les présidents pour leur demander ce qu’ils pensaient du projet du président Chirac. Selon moi c’est une erreur, mais après vous êtes libre de penser différemment. Par contre j’étais pour modifier l’esprit du service militaire de l’époque. Il avait effectivement besoin de réformes profondes, mais tout de même pas d’être supprimer.
Dans les réformes qu’il aurait pu avoir, par exemple, c’est passer de 1 an à six mois. Et surtout je voulais que ce soit vraiment un service national universel, c'est-à-dire que tout le monde soit sur un pied d’égalité. Le service militaire à l’époque n’était pas équitable. Et il y avait une sorte d’inégalité dans l’accomplissement du service national, et ça je l’ai toujours signalé. Un jour le préfet des Bouches du Rhône a réuni dans les services de la préfecture non seulement les anciens combattants mais aussi l’éducation nationale, et différents organismes pour que chacun puisse s’exprimer. Je me souviens avoir pris la parole devant tout le monde pour dénoncer ces inégalités. Finalement les différentes organisations présentent fonctionnaires ou non, ont exprimé leur point de vue. Mais en réalité ce sondage, qu’avait demandé Mr Chirac, c’était juste un sondage pour la forme.
Pour moi le service national c’est une obligation, c’est un devoir vis à vis de la nation. A 18, 19 ou 20 ans on donne une partie de son temps à la nation, ça aurait duré six mois, c’est quoi six mois de sa vie ! Dans mon esprit le service militaire avait surtout une vocation civique c’est à dire d’aider les populations en cas de problèmes, de séisme… C’est ce qui se fait, actuellement, même si c’est une armée de métier.


Sa vision de la jeunesse
La jeunesse doit porter des valeurs, mais qu’elle ne porte pas. En même temps la conjoncture ne le permet pas. La jeunesse actuellement est dans une situation très difficile. Il y a un fort taux de chômage dans cette tranche d’âge. Nous, les anciens, nous le ressentons comme ça, n’ayant pas connu cette situation. Le chômage après la guerre n'existait pratiquement pas. C’était presque le plein emploi. Donc je reconnais qu’actuellement la jeunesse a beaucoup de difficultés.
A mon époque, nous étions engagés politiquement et syndicalement, beaucoup plus que maintenant je trouve. De nos jours, les jeunes commencent à se bouger, notamment avec les réformes de l’éducation nationale. Peut être effectivement que la jeunesse d’aujourd’hui est plus individualiste.
C’était à mon avis l’intérêt de ce service militaire, c’était le brassage. Que vous soyez le fils d’un grand patron ou fils d’un ouvrier, vous étiez dans la même chambrée à partager les mêmes choses. Et ça effectivement, ça manque indiscutablement. C’est d’ailleurs pourquoi à l’élection présidentielle, dans certains programmes, il y avait certains candidats ou candidates qui préconisaient le service civique obligatoire.

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