Solidaire avec les personnes seules

Un témoignage de Marthe Cucchi,
né(e) le 18 février 1922
Mémoire recueillie à

Mme Marthe CUCCHI est une femme de 87 ans qui aime beaucoup parler, bien qu’un peu timide. Fille de commerçante, elle est née et a grandi à La Rochefoucauld en Charente avant de s’installer à Toulon avec son premier mari.

De la zone libre à la zone occupée

La guerre s’est déclarée en 39. Quand j’y pense, cela me donne encore des frissons, tellement c’était impressionnant. Le tambour de la ville qui est passé, et a annoncé la mobilisation générale. Ce n’était pas motorisé comme maintenant, il y avait beaucoup de chevaux, et dans les fermes environnantes les chevaux étaient mobilisés pour aller faire la guerre.
J’étais âgée de 17 ans, et j’étais fiancée à mon premier mari. Lui, il était à Toulon où il faisait son service dans la marine. A Toulon, tous les marins étaient habillés avec le pompon rouge. Alors même que c’était la guerre, nous nous sommes mariés. C’est là, que je suis descendue habiter à Toulon. Mon mari était dans l’administration, avant on parlait du Ministère de la Guerre aujourd’hui c’est le Ministère de la Défense. La guerre a continué malheureusement et c’est là qu’on a eu l’occupation allemande. Quand les Allemands sont venus, tout le monde avait peur. Et tout le monde était sur ses gardes. Mais moi, j’étais toujours à Toulon et je ne me rendais pas bien compte parce que nous étions en zone libre. Peu après mon mari a été rapatrié en zone occupée, et moi, je suis restée à Toulon car j’attendais un enfant, j’étais enceinte de quatre mois. Alors, je voulais vraiment revenir près de chez mes parents et de mon mari. J’avais 18 ans à ce moment-là, et je recevais régulièrement des lettres de ma mère, mais c’était des lettres qui passaient la ligne de démarcation, il fallait connaître quelqu’un de l’autre côté, qui les mettaient à la poste du côté de la zone libre. Ma mère, elle connaissait quelqu’un dans la zone libre, avec qui elle avait été dans la même classe. Je lui répondais, mais j’écrivais à l’adresse chez cette personne qui lui portait mon courrier après. C’était toute une affaire. Mais dans ma tête, je me suis dit : « Si les lettres passent, moi je vais aller où les lettres vont. »

Je suis partie de Toulon quand même, j’ai mis toutes mes affaires aux bagages, j’ai juste gardé une valise avec moi parce que je ne savais pas combien de temps le voyage allait durer. Quand on partait c’était un peu à l’aventure. Alors, je suis partie et le train s’est arrêté à Montauban où on m’a dit : « Vous ne pouvez pas aller plus loin, il faudrait que vous trouviez un train qui va au moins jusqu'à Limoges. Mais arrivée à Limoges, vous serez à 80 km et vous aurez peut-être enfin l’occasion d’arriver. » Alors je suis restée à Montauban puis j’ai couché sur le quai. Il n’y avait pas de danger, ce n’était pas la zone occupée. A 6h du matin un train est passé, ils m’ont dit qu’il allait à Limoges. Ça tombait bien, mais une fois arrivée là-bas, je ne savais pas comment faire. C’était au mois de septembre et, heureusement, il faisait bon. C’était un train de marchandise. Comme il y avait beaucoup de gens, ils ont dit : « On va mettre un wagon. » C’était un vieux wagon, tout en bois dedans, mais enfin il y a des sièges comme des bancs. Il y avait encore un train régional qui allait jusqu’à la ligne de démarcation.
Une fois arrivée, il y avait une voiture qui était là et qui attendait les voyageurs. Il y avait beaucoup de gens qui circulent alors cela peut être avantageux de faire le taxi. Lui, il se fait quatre sous mais il rend service en même temps. Finalement il y avait un monsieur, une dame et moi, nous étions trois à descendre de ce train. Il a dit : « Où est-ce que vous allez ? » Moi, j’ai dit le nom du village, c’était une ferme. Il connaissait, il a dit : « Je conduis d’abord celui qui va le plus près. » J’ai fini par arriver chez ces personnes, mais eux ils ne me connaissaient pas. Alors, tout d’un coup, ils voient une voiture qui rentre, et les gens, même dans les campagnes, ils sont très méfiants. Et ils regardaient en se demandant qui arrivait là, parce qu’avant quand on voyait une voiture c’était un évènement. Alors je sors de la voiture et je dis :
« Je suis la fille de Marguerite Terna. »
« Aaaaahh ? »
« Oui, c ‘est bien vous qui passez les lettres ? »
« Oui »
Alors, elle a pris ma valise et je suis rentrée chez eux. C’était déjà le soir, ça faisait des jours que j’étais partie de Toulon. Elle m’a dit : « Demain, je vous accompagnerais avec le cheval et la voiture, j’ai un laisser passer. Et heureusement, nous avons une employée qui a à peu près de votre âge. Pour l’instant on n’a pas les photos sur le laisser passer, ils sont provisoires. » Elle ma dit: « Vous vous servirez de son laisser passer, mais il faudra que vous mettiez un tablier. Et vous mettrez un chapeau et vous tiendrez les rennes du cheval. Parce qu’on va passer devant les allemands et ils vont demander les papiers. » Derrière il y avait ma valise, elle m’a dit: « On mettra des sacs, moi je les connais, je descendrais et vous vous tiendrez les rennes pendant ce temps là. » Alors, moi je tenais les rennes du cheval avec mon grand chapeau de paille et mon tablier, elle leur a donné son laisser passer. Ils n’ont pas regardé. Ils n’ont pas demandé d’explication. Elle est remontée et, à partir de là, on a continué avec le cheval pour enfin arriver chez ma grand mère. C’était à la Rochefoucauld. Tout le monde savait que j’allais arriver parce que je leur avais envoyé un mot mais je ne leur avais pas dit comment car je ne le savais pas moi non plus. Mais on m’attendait chez ma grand mère, il y avait mon père, ma mère et mon mari. Tout le monde voulait savoir comment j’avais fait, mais j’étais arrivée, c’était le principal. C’était une vraie aventure, mais il fallait avoir un peu d’imagination, sinon je serai restée toute seule là-bas.

Son engagement associatif

Finalement j’ai voulu revenir dans le midi, quand mon fils a eu 25 ans. J’ai cherché du travail, j’ai trouvé une place de première d’atelier à Marseille. C’est comme ça que je suis venue à Marseille, c’était en 66, ça va faire 43 ans. Avant d’avoir 60 ans, c’est là que je me suis occupée d’associations, parce que quand je suis arrivée à Marseille j’étais seule. Je n’avais que le travail et les ouvrières ne me connaissaient pas, tout le monde partait chez soi et finalement moi j’étais toute seule et comme je suis plutôt sociable je voulais rencontrer du monde. J’ai vu une annonce dans Le Petit Echo de la Mode, une personne qui demandait à des femmes seules et disponibles de tenir des permanences ou créer une section. Cette association était à Toulon, c’était l’Union Nationale des Femmes Seules et des Femmes Chefs de Familles. Moi, en somme j’étais toute seule et chef de famille puisque j’avais un enfant. Donc, j’ai dit : « Cela me ferait des relations, j’aimerai bien. » Alors je me suis renseignée. C’était une dame veuve de guerre qui l’avait créée, mais le but était aussi de répondre à des questions sociales et de défendre le droit des femmes. Parce que vous savez les femmes, avant, n’étaient pas avantagées comme maintenant. Aujourd’hui on est beaucoup plus libres et indépendantes. A l’époque, ça ne faisait pas longtemps que les femmes pouvaient voter. J’ai même connu l’époque où pour retirer ou mettre de l’argent sur un livret de Caisse d’Epargne, il fallait que ce soit mon mari qui m’accompagne.


La personne avait donné une adresse au cas où on voulait la contacter quand elle venait de Toulon. C’était à la rue Sainte, en haut d’un escalier. Je n’étais pas la seule de Marseille, nous étions cinq femmes à avoir contacté cette association. La personne qui nous a reçus à dit : « Il faut créer une section à Marseille». Finalement, comme les autres dames étaient employées et donc plus occupées que moi, j’ai été désignée pour tenir les permanences à Marseille et j’en étais bien contente. Les permanences avaient lieu au 50 rue Breteuil. En tant qu’association de loi 1901, nous avions droit à un local et à tenir une permanence. Les permanences avaient lieu tous les samedis, parce que la semaine je travaillais. Ma mission était de faire paraître des communiqués au moins une fois par semaine sur les journaux : Le Méridional et Le Provençal. En même temps, je devais organiser un voyage pour emmener les femmes seules se promener une fois par mois. J’ai inscrit jusqu’à 80 personnes. On allait se promener dans les pays environnants, à 100 km aux environs de Marseille.


Après sept années, la présidente nationale a voulu mettre une vraie responsable et a nommé une présidente de la section de Marseille. Le jour de l’assemblée générale, nous avons constaté certains éléments incohérents concernant la trésorerie. J’ai donc donné ma démission de vice présidente, mais cela m’a fait de la peine, et beaucoup d’adhérents ont également démissionné. Elles m’ont alors dit : « Si on démissionne, on va plus pouvoir aller se promener tous les mois, il faudra faire quelque chose. » J’avais envie de ne rien faire mais, pour leur faire plaisir, j’ai organisé quelque chose pour celles qui étaient parties en même temps que moi.


Après, en 1974 j’ai créé une autre association qui s’appelait GASPS : Groupe Amicale et Solidaire des Personnes Seules, elle est inscrite à la préfecture ici à Marseille. Aujourd’hui il y a beaucoup d’associations, mais je peux dire que j’ai été une des premières, ça fait drôle de le dire. Cette association a duré jusqu’en 1993, et moi j’avais quand même 70 ans. On organisait des sorties. Par exemple, on partait le dimanche matin à 9 heures assez loin dans les départements limitrophes, il fallait réserver dans un restaurant. C’était du travail. Nous avions un autre moment de rencontre, rue Tilssit, tous les jeudis. On s’y retrouvait souvent pour discuter autour d’un thé et de gâteaux. C’était très chaleureux. Finalement les dernières années, le coût de la vie a augmenté et, moi, je ne pouvais plus payer un loyer, nous avions donc uniquement des rencontres pour les sorties. Cela s’est terminé comme ça

array(3) { [0]=> array(10) { ["id"]=> int(46434) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_12512839865e3d.jpg" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(10) "image/jpeg" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d.jpg" ["width"]=> int(3072) ["height"]=> int(2304) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-150x150.jpg" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-300x225.jpg" ["medium-width"]=> int(300) ["medium-height"]=> int(225) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d.jpg" ["medium_large-width"]=> int(768) ["medium_large-height"]=> int(576) ["large"]=> string(70) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-1024x768.jpg" ["large-width"]=> int(1024) ["large-height"]=> int(768) } } [1]=> array(10) { ["id"]=> int(46435) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_12512839865e3d.jpg" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(10) "image/jpeg" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d.jpg" ["width"]=> int(3072) ["height"]=> int(2304) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-150x150.jpg" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-300x225.jpg" ["medium-width"]=> int(300) ["medium-height"]=> int(225) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d.jpg" ["medium_large-width"]=> int(768) ["medium_large-height"]=> int(576) ["large"]=> string(70) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-1024x768.jpg" ["large-width"]=> int(1024) ["large-height"]=> int(768) } } [2]=> array(10) { ["id"]=> int(46436) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_12512839865e3d.jpg" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(10) "image/jpeg" ["url"]=> string(65) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-jpg.jpg" ["width"]=> int(3072) ["height"]=> int(2304) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(73) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-jpg-150x150.jpg" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(73) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-jpg-300x225.jpg" ["medium-width"]=> int(300) ["medium-height"]=> int(225) ["medium_large"]=> string(65) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-jpg.jpg" ["medium_large-width"]=> int(768) ["medium_large-height"]=> int(576) ["large"]=> string(74) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_12512839865e3d-jpg-1024x768.jpg" ["large-width"]=> int(1024) ["large-height"]=> int(768) } } }
Galerie photos