Souvenirs de la guerre

Un témoignage de Poulain Marceau,
né(e) le 20 janvier 1926
Mémoire recueillie à

J'ai commencé à travailler en 40 et en 40 j'ai commencé en fonderie ici à Gravelines. En fonderie, dans la fonte, on faisait des cuisinières à charbon. Maintenant, il n'y a plus de ça, c'est au gaz. Après j'ai travaillé en cartonnerie. Là, j'y ai travaillé donc 26 ans.

En tout, j'ai fait 46 ans de carrière et j'ai pris la retraite à 60 ans parce que Mitterrand, il avait mis la retraite à 60 ans en 83. Avant c'était 65 ans. Mitterrand l'a diminué pour donner du travail aux jeunes, pour dire que des jeunes prennent la place, pour pas qu’ils attendent qu'on ait 65 ans. Je pouvais travailler jusqu'à 65 ans mais comme à 60 ans on gagne plus en retraite qu’à travailler... Parce qu'on avait la retraite de la sécurité sociale et avec ça la retraite complémentaire. Ma femme m'avait dit: « T'es pas en âge de partir en retraite. » Mais continuer à travailler pour gagner moins, c'est moins avantageux ! Donc là, ça fait 22 ans que je suis en retraite. Enfin là, j'ai bien profité parce que je connais des gens qui l'on prise à 60 ans et qui sont morts juste après. Ma femme, elle, en a profité 3 ans parce qu'elle est morte à 63 ans. Elle n’a même pas été en retraite. Ah, si, elle l'a été quand même à 60 ans mais elle voulait continuer à travailler. Elle avait moins de retraite car elle faisait aide ménagère donc c’était souvent pas déclaré par les patrons donc automatiquement, elle ne cotise pas pour la retraite. Donc ma femme avait 100 francs de retraite, ça faisait 1000 francs aujourd'hui.

Je l'ai connue, elle était servante à la pharmacie Martin. En fait, tous les jours au soir, elle allait chercher le lait chez Vermeersch. Je l'ai connue comme ça. Je l'accompagnais quand elle allait chercher le lait et la première fois, c'était à la ducasse de St George, juste à côté à 5km.

J'ai dû habiter là aussi car on a dû évacuer pendant la guerre. On habitait près de l'usine à gaz et comme ils avaient bombardé, les allemands, la maison n'avait plus de toiture, plus de fenêtres, plus de portes. Les bombes étaient tombées à 50 mètres de la maison, on l'a échappé belle. Donc, on a dû évacuer, il n'y avait plus de toit, plus de portes ni fenêtres. Ah, si, il y avait les portes mais y avait plus les carreaux. Cette maison-là, c'était à Gravelines. La moitié de Petit Fort a dû évacuer parce que les allemands voulaient faire un champ dégagé. Ils ont rasé toutes les maisons, la moitié de Petit Fort pour avoir un terrain dégagé sur la mer. Alors les gens ont dû partir. Maintenant, c'est toutes des nouvelles maisons à Petit Fort. Je vais vous dire, je m'en rappelle beaucoup plus des années 40, les années de la guerre. Après si vous me demandiez ce que j'ai fait en 50 ou en 60, je ne m’en rappelle pas. Mais, par contre, la guerre, ça c'est resté gravé. C'est des années qui sont restées parce que ça m'a marqué, en somme. Mon père était parti avec les mobilisés, pour être soldat. Mais moi, je ne suis pas parti parce que j'avais pas l'âge. J'ai eu 20 ans en 46. En 46, j'ai été appelé mais la guerre a finie en 45. Par contre, mon frère lui, il est parti en Allemagne. Il a été emmené comme travailleur obligatoire pour aller travailler dans les usines allemandes pour l'armement. Beaucoup de français y sont partis, en Allemagne. On les appelait les déportés du travail. Il y avait aussi les déportés politiques comme les juifs tout ça. J’étais tout seul avec ma mère, c'était moi le chef de famille. Ma mère avait peur. Il y avait de quoi avoir peur.

On a vu les allemands arriver dans leurs barques avec leurs bottes et leurs grenades dans les bottes. C'était des grenades avec un manche. Ils mettaient le manche dans les bottes. A chaque jambe, il y avait 3 ou 4 grenades comme ça. Au combat, ils attrapaient une grenade, l'amorçaient et ils la lançaient. Tous les hommes étaient partis, il n'y avait que les femmes et les jeunes comme moi. Ils fouillaient toutes les maisons et il n'y avait pas intérêt à fermer la porte à clé sinon ils la défonçaient. Il ne fallait pas sortir de chez soi en fermant la porte à clé, sinon, lorsqu'on revenait, elle était cassée. Avant, on habitait près d'une usine de gaz et donc il y avait de grands réservoirs sur l'eau. Si une bombe tombait là dessus, ça aurait fait une grande explosion. Il y avait 50 000 litres de gaz il me semble. Cette fois-là, on a eu de la chance parce qu'il y avait les avions, les projecteurs, les bombes, tout ça. Y cherchaient les avions français et quand ils en attrapaient un, il lui tirait dessus. Cette fois là, l'avion a perdu de l'altitude car il avait été touché. Il cherchait à gagner la mer mais il est passé sous les 500m de hauteur puis les allemands, à l'arsenal, lui ont tiré dessus et on abattu l'avion. Du coup, il y a eu des représailles sur Gravelines. Il y avait les canons anti-aériens. Cet avion, il est tombé avec toute sa cargaison de munitions. Il a explosé, il y avait un gros cratère avec encore un autre à l'intérieur. C'était très profond mais on ne voyait rien car il y avait de l'eau. C'était juste à côté de la maison, à 50 mètres. Mais justement, ils ont tirés après l'avion mais ils n’auraient pas dû car il cherchait à regagner la mer pour ne pas s'écraser sur les maisons. Dans l'avion, il y avait un équipage de 8 personnes. L'avion a été pulvérisé en miettes. On a retrouvé le moteur à 2 kilomètres à cause de l'explosion. C'était le seul morceau qui restait. Alors, à côté, il y avait un champ de blé, tout a été fauché, il n'y avait plus que les tiges avec l'explosion. C'était incroyable.

Mais depuis ce temps là, c'est fini, il n'y a plus de guerre. Heureusement. Après, il n'y a plus rien d'exceptionnel donc on ne s'en souvient plus, on a fait notre vie normalement.

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