Souvenirs de vie

Un témoignage de Lydie J.-M.,
né(e) le 10 septembre 1929
Mémoire recueillie à

"Dans ma vie, j’ai vécu de beaux et de mauvais moments.


Pendant la Seconde Guerre Mondiale, mon mari a été incorporé de force dans l’armée allemande et a été envoyé en Russie. Avec d’autres soldats, ils ont réussi à s’évader en cachette du camp où ils étaient prisonniers. Ils ont mis deux mois à revenir en Alsace. Pour cela, ils sont passés par les Alpes, dans la neige, car l’Allemagne était occupée jusqu'à Berlin par les Russes. Pour se nourrir dans les Alpes, ils mangeaient des herbes ou arrivaient à trouver de la nourriture chez des fermiers. Ils ne se déplaçaient que la nuit et le jour, ils se cachaient.


Les écoles étaient fermées, mais on était quand même obligé de venir pour déblayer la neige sur la route tous les jours pour que les camions, les voitures, les artilleurs allemands puissent passer.


Le temps était rude. On était au mois de février et il y avait même des congères.


Les Allemands sont arrivés en France par derrière. Ils ont trouvé un trou vers le nord pour passer. On habitait tout près de cet endroit. Des combats ont eu lieu chez nous. Les soldats se sont tirés dessus dans nos caves et nous, on était couché sur les pommes de terre !


Sur place, les Allemands construisaient des casemates qu’ils entouraient de fils barbelés.


J’habitais, prés de Rittershoffen et Hatten et le bombardement de janvier 1945 a tout anéanti. Ces deux villages étaient étalés sur une zone de trois kilomètres, et au final, il ne restait plus que six maisons qui n’avaient pas été détruites. Cependant, tout a été reconstruit depuis.


Par ailleurs, entre 1940 et 1946, nous étions rationnés en aliments, en vêtements, en souliers. Pour cela, on recevait des cartes. En effet, on n’avait le droit qu’à une seule paire de souliers par an. Et encore ! C’était des souliers à semelles de bois avec du tissus au-dessus.


De plus, il y avait le marché noir. Les riches allaient à la campagne pour chercher du beurre, des œufs, de la farine et de l’alcool chez les paysans.


Du temps de l’occupation, les Allemands ont enrôlé les jeunes hommes de chez nous dans leur armée. Les filles, ont aussi été employées pour travailler au bureau comme dactylo ou pour débarrasser les chemins de la neige, à la pelle.


Celles qui étaient plus âgées, qui approchaient la vingtaine, ont fait le«Reichsarbeitsdienst »(RAD). Un service de travail pour l’Allemagne. Ces filles travaillaient dans des familles allemandes qui avaient beaucoup d’enfants. Elles effectuaient des travaux de couture, de raccommodage….


Les Allemands avaient besoin d’hommes et de femmes pour se défendre contre les Américains qui étaient beaucoup plus nombreux qu’eux lors de leur débarquement. En effet, les Allemands n’avaient presque plus rien à cause de la guerre en Russie qui avait précédé, et qui les opposait aux Russes. Les Allemands avaient chassé les Russes jusqu’à Moscou, et d’un seul coup la situation s’est renversée et ils ont dû se retirer. Beaucoup sont morts de froid en Russie. Ils n’avaient que des torchons pour emballer leurs pieds et revenir en marchant dans la neige. Ils ont perdu beaucoup d’hommes et de matériel. Toutes les affaires qu’il leur restait, étaient sur un petit traineau qu’ils tiraient derrière eux.


Pendant quinze jours ma voisine et moi étions cachées dans une grange, de peur que les Allemands ne nous trouvent. Tous les jours, un commandant venait voir si on était revenu, car mon père lui disait qu’on était parti en vacances. Autrement, on aurait aussi dû partir avec eux. C’est comme cela que beaucoup de jeunes ne sont plus revenus. Les Allemands leur ont appris à tenir un fusil, et ils les ont mis au front russe. Chez nous, il n’y avait que 265 habitants, dont 18 jeunes, et seulement deux sont revenus, car ils ont réussi à s’enfuir.


Plus tard, j’ai beaucoup voyagé, car mon mari était militaire et il faisait partie de la coloniale. Il était tout le temps dans les colonies.


Il était à Diên Biên Phu en Indochine, lors de la grande bataille où les Français étaient encerclés et ont fini par perdre. Au final, il y a eu beaucoup de morts chez les coloniaux. Mon mari a eu la chance de s’en sortir. Les coloniaux sont ceux qui défilent à Paris le 14 juillet avec leurs haches et leurs casques blancs. Pour les Indochinois, ils représentaient des étrangers.


Par la suite, nous avons vécu un temps en Côte d’Ivoire par le métier de mon mari. Là-bas, il y avait des tarentules, de grosses araignées. Elles ont des poils et on dirait que c’est du velours. C’est très joli à voir et à toucher. Vous pouvez les toucher quand elles sont mortes. Elles font des dégâts quand elles piquent. Elles sont aussi venimeuses qu’un serpent.


Un dimanche, on est sorti se promener sur les hauteurs, sur un plateau près de là où habitait Félix Houphouët-Boigny, le « père » de l’indépendance de la Côte d’Ivoire. D’un coup, on a entendu crier. Il y avait un crocodile qui avait englouti un nageur dans la mer. On a vu quand il l’a avalé. Peut-être qu’il n’avait pas vu le panneau « défense de nager ».


Par la suite, quand j’habitais à Marseille, on montait souvent le dimanche pour voir Notre-Dame de la Garde, le grand monument dans les hauteurs au bord de la mer. On y montait avec un ascenseur à roue qui s’accrochait dans le rocher, et quand on redescendait, on arrivait en bas au bord de la mer.


Quand on peut voyager le monde est grand."


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