Souvenirs du Maroc

Un témoignage de Pierre-Michel MENARD,
né(e) le 4 août 1934
Mémoire recueillie à

Je suis né au Maroc de parents français. Ma mère est originaire du Gers. Elle était d’un milieu militaire, son père a finit sa carrière en tant que général. Ma mère a très vite quitté le Gers et sa vie de femme mariée s’est déroulée à Paris. Elle n’a eu aucune activité sauf de nous élever. Elle a fait quelques expositions de peinture et elle profitait des voyages de mon père pour voir du pays. Elle a obtenu des prix en peinture et a aussi eu une carrière de musicienne. Elle a fait la connaissance de mon père sur un quai de gare. Mon père est bordelais, il était ingénieur des arts et métiers. Il n’y avait pas de place pour lui dans les affaires familiales ; il avait entendu parler du Maroc et de ses avantages alors il a fait un voyage de reconnaissance et ça l’a impressionné. Il a fait des connaissances sur place et a été invité à venir s’y installer. Il est donc parti à Casa. Mon père a donc installé à Casablanca une entreprise de travaux publics qui était relativement importante puisque il y avait un peu plus d’un million de travailleurs : ah oui c’était important, c’était un des premiers installé à Casablanca alors évidemment il était plus connu que beaucoup d’autres. Il a été très bien accueilli à tout point de vue aussi bien des marocains que des autres nations ; il y avait par exemple beaucoup de portugais comme chefs de chantiers. C’est une entreprise qui avait en gros une trentaine de contremaîtres sur le terrain, ce qui représentait quand même du monde. L’activité de l’entreprise était en grande partie à Casa et ses alentours. Elle fonctionnait bien jusqu’au moment où mes parents ont eu l’obligation de quitter le Maroc. Les deux villes importantes étaient Casablanca et Rabba. Comme l’entreprise se portait bien, notre père nous avait acheté une petite propriété très agréable à 150 kilomètres de Casa où on partait passer nos vacances de temps en temps. On a eu plaisir à y aller car la propriété était agréable. Il y avait un grand parc, des arbres, des mimosas, des plantes. Alors ça, c’était une distraction, nous aimions y aller ou alors on était conduit là-bas et notre père nous rejoignait.
A Casa, il y a tout ce que l’on peut trouver dans une capitale. Il y avait en plein centre de Casa une grande place avec en face le palais de justice. Sur cette place, on y faisait tous les défilés, les réceptions d’autorité, les grandes fêtes, etc. Et cela avait une allure assez belle. Elle était très bien établie avec beaucoup de savoir-faire et était entretenue en permanence. C’était très luxueux. Il y avait des quartiers où il n’y avait que des boutiques de vente. Les souks étaient situés en périphérie. Là, il y avait des arabes qui étaient implantés ; ils avaient de belles résidences. Ils étaient séparés de nous. Il y avait un quartier français, un quartier arabe, un quartier portugais, italien, espagnol…Les français habitaient en périphérie sauf quelque uns comme mes parents qui étaient très proche de tout ce qui était important : on était pratiquement en plein centre. En centre ville, il y avait des secteurs de marchés, il y avait des ventes d’affaires. Et en périphérie, il y avait certaines casbahs. Oui, c’était bien équipé Casa, il y avait tout ce qu’il fallait, plus certaines sociétés qui étaient représentées dans l’industrie du véhicule qui étaient principalement des usines américaines. Après vous aviez les italiens qui avaient de bonnes marques. Oui et vous aviez des quartiers qui étaient équipés pour recevoir des habitants ; il était assez facile de trouver un logement. Ah évidemment, ce n’était pas gratuit mais c’était abordable et surtout bien équipé. Et encore plus loin en périphérie, il y avait des villas de luxe qui étaient établies là. Et puis, vous aviez des piscines, tout ce qui peut être distractions. Les théâtres étaient dans le centre de Casa alors là c’était tout le temps en activité. Ils faisaient venir des danseurs, chanteurs, musiciens. Il y avait peu de chanteurs arabes ou alors il fallait aller dans leur secteur. C’était surtout la culture française qui était représentée. Il y a eu très peu d’américains, quelques italiens qui étaient connus alors ils revenaient régulièrement. Il y avait beaucoup d’églises. La cathédrale était très importante. Mon père a eu la joie de la construire avec l’aide d’un architecte. Et ce sont ses employés qui ont travaillé à cette cathédrale, qui était jolie, qui était bien faite. Et puis après, il y avait une église dans chaque quartier.
Il n’y avait pas beaucoup de gens qui étaient invités comme cela à des « difa ». C’était un peu réservé à un genre d’élite. J’étais invité quand mon père ne pouvait pas s’y rendre, pour le représenter. Une « difa » c’est ce que l’on faisait dans un grand champ où on met une tente, cette tente recevait des gens qui venaient déjeuner. Il y avait aussi les chevaux : ils prennent leur départ du fond de la propriété, ils arrivent sur la tente où il y a tous les invités et ils stoppent net. Et puis les cavaliers tirent en même temps au grand fusil.
On a reçu des menaces quand même, moi j’ai reçu une balle en rentrant à la maison. Ma mère était partie en vacance en France, mon père lui avait demandé d’essayer de se renseigner sur un éventuel retour en France. Et voilà, puis on a eu cette obligation de partir. Mes parents ont tout abandonné en partie, plus qu’en partie même parce que c’était lourd… et rapide.
C’est vrai, quand je réfléchis, je repense au Maroc, ça « turlupine », ce n’est pas quelque chose que l’on abandonne, on y repense…

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