Syrie, Indochine, Algérie… J’étais Colonel dans l’armée française

Un témoignage de Emile Vullierme,
né(e) le 1 mai 1915
Mémoire recueillie à

Volontaires : Donc vous nous disiez que vous avez été colonel après avoir gravis beaucoup d’échelons
Colonel : Oh ben bien sûr, Syrie, Indochine, Algérie… De toute façon quand on est mort, on ressuscite.
V : (Rires) Vous êtes optimiste !
C : Regardez Jésus il est mort, il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli et hop il est ressuscité, il est mort et il est ressuscité. C’est l’histoire hein, vous connaissez ça vous ?
V : Oh oui quand même.
C : Ah c’est bien !
V : Et est-ce que faire l’armée ça renforce la croyance en dieu ?
C : Oui et non.
V : Parce que j’imagine qu’on voit beaucoup de choses horribles.
C : Oui, oui c’est bien. C’est bien, parce qu’il y a quand même un repli sur soi même qui joue, il y a beaucoup de choses qui reviennent dans les phases terribles de la guerre, parce que souvent la guerre ce n’est pas gai…
V : Vous avez fait beaucoup de guerre du coup ? La seconde guerre mondiale, la guerre d’Indochine ?
C : Oui, oui bien sûr, moi je suis parti à 18 ans, j’ai devancé l’appel en France, et après la Syrie, l’Indochine…Je me suis engagé en 1939, j’ai été dans un régiment quelconque, j’ai toujours été dans la camaraderie, motorisé et après monté.
V : A cheval ?
C : Oui, oui monté à cheval.
V : Vous étiez un bon cavalier ?
C : Oh j’aimais ça ! Le cheval j’aimais ça. Au réfectoire je ramassais toujours un quignon, parce que les chevaux ils aiment bien le pain ! Alors je ramassais un quignon, et quand j’allais à l’écurie, mon cheval il sentait, parce qu’ils sont filous, hein, les chevaux ! Et après il croquait ça, il adorait !
V : Et alors comment on montait à cheval dans l’armée française à cette époque ? C’était quelle sorte d’équitation ?
C : Non il y avait rien de particulier moi je n’ai pas fait la guerre à cheval, j’étais motorisé. Pas à cheval. Moi j’aimais bien ça et puis, moi, j’avais une jument anglo-arabe, Sarah.
V : C’est joli.
C : Elle était gentille, elle était dans son box, elle aimait bien le pain, ils ont faim !
V : Et vous disiez que vous aviez beaucoup voyagé, quel pays vous a le plus marqué ?
C : Oh tout est beau ! En Syrie c’était bien, le Liban c’était bien, l’Indochine aussi… Oh on arrive à regretter tout ça, rien n’est plus néfaste que les regrets mais enfin… Faut dire que ça joue.
V : Et quand vous étiez dans ces pays vous aviez le temps quand même de rencontrer la population civile ?
C : Oh oui, des syriens, l’Indochine c’était la guerre mais enfin…
V : Et quelle est l’histoire qui vous a le plus touché pendant votre carrière, est-ce que vous vous souvenez d’une anecdote qui vous a le plus troublée ?
C : Oh pff… Vous savez on est malade on y fait même pas attention, ça file comme de l’eau quoi…
V : vous m’aviez parlé d’une anecdote concernant un blessé qu’il fallait transfuser …
C : J’ai dû faire 60 batailles, en 40 pour la campagne de France j’avais été nommé lieutenant. Il était « écoulé de sang » comme on dit, je me présente et il (le médecin) me dit « non vous, vous commandez » et y’a un trouffion qui passait, il fait comme ça (simulant un geste de la main) : « vient ici ! ». Ça pouvait sauver le pauvre type. C’était dans la somme.
A la guerre on fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut.
V : Vous pensiez à quoi pour garder le moral ? A votre famille ?
C : Je vous l’ai dit à la guerre on fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut, on pense aux siens à la famille. Quand on avait une permission il fallait la prendre et puis c’est tout.
V : Vous n’étiez pas souvent chez vous en fait !
La dernière fois que j’étais venu vous voir vous m’aviez parlé de votre père qui avait fait la guerre de 14-18 et qu’il avait été blessé…
C : Deux fois, une fois dans les Vosges, il y avait ce qu’on appelait le vieil Armand, en pointe comme ça ! (une montagne avec les allemands sur un versant et les français de l’autre) Il y avait les français d’un côté et de l’autre les allemands. Les allemands avaient du pain qu’on appelait du pain « caca », il n’était pas bon et nous le pain de l’intendance était fameux alors, donc, au vieil Armand en triangle, en pointe, alors les français ils envoyaient les bouts de pain chez les allemands, oh oui, mon père m’en parlait souvent de ça et puis eux avaient des cigares. Alors les français au sommet de la bute envoyaient les bouts de pains et les allemands envoyaient les cigares. Ah oui fraternisation !
V : Et dans les tranchés à l’époque, du côté français on avait suffisamment à manger, pour jeter le pain? Parce qu’on parle souvent des poilus qui devaient manger des rats pour survivre !
C : Non quand même je ne crois pas… leur pain c’était innommable, mon père en avait ramené un morceau on aurait dit du charbon alors que le pain de l’intendance…
V : Et vous, vous n’avez jamais trop manqué de nourriture ?
C : Non ce n’était pas rutilant mais ça tenait le bout.
V : Et vous avez déjà été fait prisonnier par les ennemis ?
C : Non c’était juste mais on s’était déplâtré comme on dit.
V : Ça veut dire quoi ?
C : On les filait à la baïonnette avant qu’ils nous fassent disparaître.
V : Qu’est ce qui vous a donné envie d’entrer dans l’armée et de devancer l’appel ?
C : Faut reprendre l’histoire, en 37 /38, il y eu une mobilisation partielle, et mon père qui était gazé, mutilé à été appelé. Je lui ai dit "reste là et moi je pars".
V : Vous m’aviez dit que vous étiez au 27ème régiment des chasseurs alpins ?
C : Non mon père, il était basé à Curial (à Chambéry)
V : Et vous n’avez jamais regretté votre engagement dans l’armée, comme vous êtes rentré dans l’armée ?
C : Je n’étais pas guerrier, même tout le contraire, j’étais à un certain moment socialiste donc oui on n’est pas guerrier hein, oh ça passe tout ça… à l’époque tout le monde était socialiste, tous les anciens combattants étaient devenus socialistes, parce qu’en sortant de la guerre c’était très bien. Après la première guerre mondiale c’était l’hécatombe autant du côté français qu’allemand, et ben tous les anciens combattants ils sont devenus socialistes ou socialisants, comme mon père, comme tous les membres de ma famille, ils avaient des tendances socialistes.
V : C’était l’époque du front populaire ?
C : Oui ben le front populaire il a marqué ! Chez les allemands c’était pareil. Qui a amené Hitler au pouvoir ? Ca ne s’est pas fait comme ça ! Ce sont les anciens combattants qui ont versé dans le socialisme.
Il y a, en France, des associations de français anciens combattants et des associations d’allemands anciens combattants, on se réunit souvent.
V : Parce qu’ils ont vécu les mêmes choses que vous à peu près.
C : Oh ben oui pareil. Les guerres elles sont comme ça, elles dispersent les hommes et elles les réunissent dans un autre sens, les fratries sont comme ça. Il y avait les allemands sur un versant et les français sur un autre versant et les allemands jetaient des cigares comme ça, et les français des bouts de pain ! C’est ça la fraternité ! Mon père parlait souvent de ça et puis d’autres.
V : quand avez vous quitté l’armée ?
C : Je suis parti. Oh pff… Après ça s’est gâté…Oh oui… Pff (soupir)… et puis il y avait des gens qui étaient pas fait pour ça….
V : Vous pensez que vous n’étiez pas fait pour ça ?
C : Ben oui… J’étais au piquet d’orientation et puis je n’ai pas sorti les armes, c’était au président Lebrun, c’était sa dernière année, il fallait lui présenter les armes. Son fils et son frère qui ont été tués à Verdun à côté, et puis à De Gaulle. Gauche ! Droite ! Présentez ! Ca ne plaisante pas !
V : Et c’est tout le régiment qui est obligé de faire ça.
C : Ah ben bien sûr. Quand le président nous rendait visite, j’ai fait présenter les armes à Lebrun, Coty je l’ai connu aussi moi, et puis De Gaulle.
V : Et lequel vous avez préféré ? Parce que quand ils venaient visiter les armées vous pouviez leur parler quand même ?
C : Oui enfin quelques mots quoi…
V : Et lequel vous avez préféré ?
C : Je ne sais pas… Quand on est devant le président de la république, on se tait quoi… Mais Coty il était bien, et puis De Gaulles… collé monté.
V : Ah oui ? De Gaulle était un peu collé monté ?
C : Oh oui… Je l’ai bien eu comme colonel… Il commandait la division jurassienne, il avait été remplacé…
V : Et du coup quand vous êtes parti de l’armée vous avez fait quoi, vous avez pu prendre votre retraite ou vous avez travaillé ailleurs ?
C : Ah non c’était la Syrie, l’Indochine et puis après ça s’est dégradé…
V : L’armée ça a changé ?
C : Oh oui et puis la décolonisation ça a fait beaucoup de mal…
Les colonies ce n’était pas mauvais, la colonisation ça veut pas dire colonialiste, la France a jamais été colonialiste mais colonisatrice !
V : Qu’est ce qui vous fait dire que la décolonisation a fait du mal ? Pouvez-vous nous expliquer comment c’était avant et comment c’est devenu après la décolonisation ?
C : La France a jamais été colonialiste, elle a été colonisatrice ce n’est pas pareil ça !
V : Quelle est la différence pour vous ?
C : Colonialiste, ça veut dire la main mise partout mais colonisatrice ce n’est pas pareil on a fait des écoles, on a fait des hôpitaux, des routes, c’est ça et c’est pas être colonialiste ça. Qu’il y ait eu des colonialistes je ne dis pas, qui ont profité des peuples peut être, mais colonisatrice ce n’est pas ça.
V : Vous pensez que les gens qui se rendaient dans ces pays avaient une bonne volonté d’améliorer la vie de la population?
C : Oh oui on était bien vu, on avait des bons rapports avec la population, ils nous aimaient bien. A chaque fois qu’on arrivait il y avait des gosses…
V : Vous comme votre père vous avez du perdre des proches, des amis, comment on le gère ça ?
C : Oh ben il y en a toujours ! Toujours !
V : Vous en avez vu beaucoup qui sont tombés ?
C : Oh comme toujours il y a toujours des pertes… C’est la guerre !
V : Et vous pouviez parler de ça avec votre famille quand vous rentriez chez vous ?
C : Non j’en parlais assez peu, faut pas. Il faut pas penser à tout ça, on le sort de sa mémoire, les sentiments demeurent les souvenirs sont là mais il ne faut quand même pas en faire des histoires. Ca reste toujours, on m’a toujours dit que le souvenir est une seconde vie dans un sens mais on est seul, c’est encore pire dans le fond…
V : Pour les assauts qu’est ce qui vous motivait à attaquer ? La peur, l’envie, le courage ?
C : Courage, ce n’est pas la peur non ! Moi j’ai jamais eu peur, pourquoi, je ne sais pas c’est comme ça !
V : Et sinon vous avez été marié ?
C : Oui
V : Vous avez eu des enfants ?
C : J’ai eu deux enfants dans l’armée.
V : Ah ils sont aussi dans l’armée ? C’est de famille alors ! C’est vous qui leur avez donné envie de s’engager ?
C : non c’est une question de choix personnel.
V : je vois que vous avez le journal d’Anne Franck, vous aimez ?
C : Je n’ai pas encore fini, vous connaissez ?
V : Oui on l’a étudié en cours. Vous avez presque fini je vois, vous en penser quoi pour le moment ?
C : C’est bien parce que ça démontre la vie comme elle était.
V : Vous écrivez beaucoup il parait ?
C : Oh oui un peu j’ai écris trois romans, en 54 : homme à l’horizon ; la violette, parfum d’absence le troisième.
V : Qu’est ce qui vous a inspiré ?
C : Tout, l’amour etc.…
V : Vous écrivez aussi des poèmes ?
C : Oui. J’ai toujours aimé ça, j’en faisais à ma mère quand j’ai commencé à écrire.
Il ne fallait pas parler trop de la guerre mon père a été gazé, blessé… j’ai écris des passages qu’elle m’a demandé d’enlever
V : Ça vous faisait du bien d’écrire ces passages durs que votre mère vous a demandé d’enlever ?
C : Non mais la guerre, si je n’avais pas été à la guerre je ne serais pas pareil, ma mère elle me disait « tu sais il vaut mieux éviter d’en parler, tu ne dois pas… » Elle me le disait gentiment mais bon elle ne voulait pas.
V : Mais vous ne lui parliez pas de tout ce que vous viviez à la guerre ?
C : Oh non, non, non, j’ai évité tout ça, après on veut trop en raconter, non.
V : Et par contre avec vos hommes, parce que vous dirigiez des hommes, ça vous faisait du bien d’en parler ?
C : Entre soi même oui je ne dis pas, mais faut éviter quoi, je pense que chacun évite oh… On est ce qu’on est, on a vécu ce qu’on a pu. Non, il faut faire abstraction de tout ça… On arrête d’en parler de tout ça après… Il vaut mieux ne pas en parler.


Un grand merci à M. Vuillerme pour le temps qu’il nous a consacré et les choses passionnantes qu’il nous a raconté.

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