Tisseuse sur Soierie

Un témoignage de Antoinette Fogarolo,
né(e) le 8 juin 1925
Mémoire recueillie à

V : Son arrivée à la maison de retraite et ses émotions
F : Donc moi j’habitais à la Ravoire et puis j’ai perdu mon mari, il était très fatigué et très malade. Il avait la maladie d’Alzheimer, je l’ai soigné pendant 10 ans et puis mon fils, il m’a dit « maman mets le à l’hôpital, parce que tu vas tomber malade », parce que je faisais tout ; je l’habillais, je le lavais, je le rasais. Donc à force, il est mort et j’ai fait une belle dépression, donc directement à l’hôpital, et de là j’ai atterri là (à la maison de retraite). Alors là, je vous raconte pas ça a été quelque chose d’épouvantable ! Pourquoi, parce que chez moi j’avais une grosse villa et je me suis retrouvée là entre quatre murs et quand j’ai réalisé je faisais que de pleurer là, j’attendais toujours ma maison, ma voiture, je cherchais ma voiture. Et puis il a fallu quand même m’habituer aux personnes, et ça, ça a été très dur. Chaque personne a son tempérament, moi je suis très franche et très volontaire et le problème c’était que je me trouvais avec des personnes âgées alors que je ne me sens pas âgée ! Moi j’ai vingt ans ! Moi je ne suis pas âgée, j’ai vingt ans ! Et puis après avec des années et des années, bien 2, 3 ans, je pouvais plus rester là. Alors je m’habille à 2 heures du matin et puis je m’en vais chez moi à la Ravoire (une ville de Savoie à 10 km de Chambéry). Donc je pars, je ne sais pas si vous voyez d’ici à la Ravoire ! C’est loin à pied ! J’ai suivi la Leysse tout le long. Donc je suis arrivé à la Ravoire, je suis passée par-dessus le portail la porte était fermée à clef évidemment, donc je sonne et mon fils sort il me dit « maman, qu’est ce que tu fais là » Il m’a ramené là tout de suite, et c’est depuis qu’on ferme à clef ici. Alors voilà et après j’ai eu du mal quand même à me faire à la maison.


V : Vous aviez du mal à trouver des gens avec qui parler ?
F : Oui c’est ça. J’aime le contact, j’aime les gens, j’aime parler, mais il faut quand même qu’il y ait une conversation qui tient debout quoi mais je n’ai pas trouvé ; il y avait personne ici. Moi lorsque je suis arrivée ici je connaissais personne et personne n’est venu vers moi, je me suis trouvée vraiment seule, aucun contact, je parlais avec personne. Et en parlant avec cette dame là tout de suite ça a fait tilt je ne sais pas pourquoi elle me dit qu’avec moi elle allait s’entendre et maintenant elle est heureuse comme tout. Et puis il y a autre chose qui est défendu c’est que le soir elle aime bien parler, parce que dans la journée bon on s’occupe toujours, on joue souvent aux cartes. Mais le soir elle aime bien venir me trouver pour discuter mais on n’a pas le droit. On n’a pas le droit après le souper de venir visiter les malades, parce que nous sommes des malades ! Alors si la veilleuse de nuit fait sa tournée et qu’elle nous voit pas dans sa chambre alors vous voyez ce que ça peut faire. Donc on reste là dans le couloir vers le piano, parce que là on a le droit. On arrive après des années, c’est très difficile de se faire des amis, parce qu’on n’a pas les mêmes idées, les mêmes goûts et puis une question d’âge de toute façon moi je crois que j’ai toujours vingt ans donc c’est difficile d’avoir un contact avec une personne qui ne parle pas.


V : Et sinon les amis que vous aviez avant de venir ici vous les revoyez ?
F : Alors les amis d’avant, j’en avais énormément parce que je faisais beaucoup d’activités, je m’occupais beaucoup avec le père Fégeot, on faisait des colis pour les défavorisés ; on récupérait des vêtements qu’on nous donnait, on les triait, on faisait des colis et puis on envoyait tout ça dans une ville où ils les récupéraient et les distribuaient aux malheureux qui se trouvaient aux alentours. Et on faisait aussi de la marche ensemble, on faisait la chorale, on s’occupait des personnes âgées, avec le maire de l’époque c’était Jean Blanc et mon fils a épousé sa fille. Alors Jean Blanc il nous avait demandé, parce que nous étions veuves, il m’avait dit « écoute je te connais il faut absolument faire quelque chose il y a des personnes isolées il faut aller les voir ». Et nous on était vraiment des veuves de quelques mois et on n’a pas osé dire non alors on faisait des visites chez les veuves. C’était juste pour discuter. Pour savoir ce qu’elles pensaient, pour qu’elles se sentent un peu moins isolées. Parce que quand on est veuve on est vraiment isolée ! Surtout quand on n’a pas de famille à côté. Certaines d’entres elles étaient très seules pour la simple et bonne raison qu’elles avaient des parents très éloignés. C’était dur c’était très dur ! Et puis après j’avais d’autres amies qui venait me voir. Une, elle vient plus son mari est mort il y a pas longtemps. Et une autre amie avec qui on faisait beaucoup de sorties parce que j’avais une voiture et moi j’emmenais tout le monde, la voiture était toujours pleine, et puis on faisait des tas de sorties ! Mais la seule qui vient me voir c’est une amie que j’avais qui habite toute seule dans une maison isolée, elle vient régulièrement me voir c’est la seule.



Son métier de tisseuse
V : Vous disiez que vous étiez tisseuse sur soierie, comment avez-vous appris ce métier ?
F : Et bien c'est-à-dire qu’on habitait à Pontcharra et nous étions quand même une grande famille avec plusieurs enfants, donc il fallait travailler et à cette époque on demandait des personnes qui voulaient travailler la soie, pour tisser la soie. Et à Pontcharra il y avait une usine de soierie Abèle, et donc cette soierie demandait des travailleurs. Et donc j’ai démarré avec un métier à tisser, les métiers c’est des gros rouleaux de soie, et donc la soie s’en va comme ça et vous avez le métier à côté, et on a des cavaliers on appelle ça comme ça, le fils passe sur le cavalier et si le fils casse le cavalier tombe et la machine s’arrête. Et donc après ça file dans le peigne c’est comme un peigne, alors on enfilait le fils dans le trou et puis on mettait en route on appelle ça des navettes, des navettes en bois que on nous donnait c’était des bobineuses qui les faisait. Alors les navettes on les mettait comme ça dans le trou et on mettait en route la machine et la machine elle battait. Et voilà.


V : Et vous faisiez tous les types de soie ?
F : Que de la soie naturelle, de toutes les couleurs.


V : Et vous avez appris vite, c’était compliqué quand même ?
F : Oui c’était compliqué mais c’est rentré tout de suite, à tel point que je surveillais 3 métiers à tisser. Je suis terrible ! J’ai commencé par 2 et puis après 3. Et quand un fils casse, le cavalier tombe la machine s’arrête et il fallait quand même continuer de surveiller les deux autres.


V : Et après il fallait réparer et faire une autre manipulation pour faire repartir la machine ?
F : Ah ben oui quand vous aviez fait le nœud c’était un nœud spécial. Alors le nœud spécial on le renfilait dans l’aiguille parce que l’aiguille était comme ça. Alors on enfilait le fil, le fil après passait dans le peigne et puis après on mettait en route la machine.


V : Et c’était une grande usine qui employait beaucoup de gens ?
F : Oh oui, la soierie Abèle c’était une grande, grande usine oui ! Mais les machines elles s’arrêtaient la nuit, on ne travaillait pas la nuit, que la journée.



Sa famille et sa vie avec son mari
V : Vous l’avez rencontré comment votre mari ?
F : Oh c’est une drôle d’histoire, mon mari donc était directeur des travaux publics et mon frère travaillait aussi dans la même entreprise, et comme mon mari était tout seul, parce qu’il a été au maquis, il a été vendu par des français, de la direction d’Allemagne, et il a été prisonnier pendant 2 ans en Allemagne. Il est revenu, il voulait rentrer chez lui mais il y a eu des bombardements à Modane, plus de famille plus de maison plus rien ! Il avait qu’un oncle mais il voulait ne pas s’occuper de lui. Et puis donc il a quand même trouvé ce travail et puis moi j’allais souvent chez mon frère parce qu’on est très familiers chez nous. Et donc mon frère et lui mon futur mari se connaissaient et mon frère lui avait dit « si vous êtes tout seul, parce qu’ils se vouvoyaient à l’époque, passez à la maison prendre le café ». Et c’est comme ça qu’on s’est connu ça a été le coup de foudre ! Ah oui le coup de foudre ! Ah oui, oui, oui pour tous les deux ! Et mon frère lui avait dit « tu fais attention à ma sœur ! » Et à l’époque je ne sortais pas ! Il a fallu plus d’un an pour que les parents s’aperçoivent que c’était un homme sérieux et pour qu’ils acceptent, et après on s’est marié. On s’est marié en 48 donc j’avais 23 ans, je suis née en 25, je l’ai rencontré en 46 et mon fils est né en 50.


V : Et alors le mariage c’était comment ?
F : Vous savez à l’époque, comme je ne sortais pas, j’avais ma mère et un frère aîné et ma mère lui disait de bien faire attention à moi, je me suis mariée j’étais vierge ! Vierge je vous dis ! Je ne savais pas ce que c’était ! Ben à l’époque on ne savait pas, et comme on n’avait pas le droit de sortir au cas où il arrivait quelque chose, c’est que les règles de la maison étaient sérieuses ! Je n’avais pas le droit d’aller au bal ! Je ne devais pas sortir je restais à la maison pendant mes journées où je ne travaillais pas, mes parents avaient une grosse maison, il y avait un jardin donc je m’occupais beaucoup des fleurs, et voilà.


V : Et vos parents qu’est-ce qu’ils faisaient comme métier ?
F : Et maman, justement, travaillait à la soierie Abèle à Pontcharra, c’est elle qui m’a dit qu’ils cherchaient des gens. Elle, elle faisait les cannettes, les cannettes donc c’était un morceau de bois qu’elle enfilait dans la machine, et comme il y avait le rouleau comme une bobine de fil, elle prenait le fil et elle le mettait dans la canette, et la canette il y avait une machine qui l’enroulait et qui passait chez nous pour pouvoir tisser. Et mon père, il travaillait dans les travaux publics aussi mais surtout dans la voie ferrée, comme mon mari.


V : Et après lorsque vous étiez jeune mariée, vous faisiez des activités avec votre mari ?
F : On allait au bal oui le samedi, on allait au bal de Pontcharra le samedi soir. On aimait beaucoup danser! Oui c’est des bons souvenirs vraiment on s’entendait très, très bien, pour moi c’était mon premier amour ! Il était tellement doux gentil ! Il me passait tout enfin ce n’est pas des caprices, parce que je ne suis pas capricieuse, mais tout ce que je demandais j’avais.
Mais à part la danse, Tout ce que j’ai fait comme activités, que je vous racontais c’est sans mon mari. Parce que mon mari avait un métier il était directeur des travaux publics, il travaillait beaucoup pour la SNCF donc sur la voie ferrée, et son travail lui prenait beaucoup de temps. Et bon il avait son caractère comme tout le monde, il était très, très gentil, il avait une bonne situation ça nous suffisait largement pour vivre, et avec son métier il pouvait venir n’importe quand à son bureau, et il voulait sa femme à la maison. Et ce n’était pas comme maintenant il voulait sa femme à la maison ! Et puis je l’aidais beaucoup dans son travail, à l’époque c’est lui qui faisait la paye. Ca ne se faisait pas automatiquement comme maintenant on avait des cahiers spéciaux et puis on notait tout ! Ca prenait du temps il y avait pas de machines, il y avait rien. Donc je m’en occupais. Voilà, mais je n’ai jamais touché un centime ! Je l’aidais parce qu’il avait trop de travail et si on voulait avoir un moment à nous c’était la seule solution.


V : Et vous disiez que votre mari voulait une femme qui reste à la maison mais vous vous auriez voulu travailler ?
F : Mais oui, moi j’étais tisseuse en soierie avant de le rencontrer. Et après il me disait pas question que tu travaille, je veux que tu sois là, je veux ton bisou et tout. Et voyez vous c’est bête de dire ça mais c’est une chose que je regrette dans ma vie, c’est la seule chose, mais je regrette de l’avoir écoutée.


V : Et votre mari il vous aidait un peu dans les tâches ménagères ?
F : Non !!!! Oh il n’avait pas le temps ! C’était déjà moi qui l’aidait, il avait un bureau à la maison et c’est moi qui l’aidait, je faisais les fiches de paye, il y avait des cahiers spéciaux il fallait déchirer la page et mettre le nom en haut et les heures de travail.


V : Vous partiez en vacances des fois avec votre mari ?
F : Jamais, il n’a jamais pris de vacances. « Tu verras ma chérie quand on sera à la retraire tu verras tout ce qu’on fera ». Il n’est jamais, jamais sorti. J’ai une amie, elle est allée en Italie, au Maroc ! Moi je ne suis jamais sortie ! Pourquoi parce que mon mari avait beaucoup de travail, et puis c’est tout ! Trop de travail et ce n’était pas possible ! C’est qu’aujourd’hui il y a des machines, mais avant on faisait tout à la main ! Après il avait une machine à écrire mais c’était des gros machins ! Ca faisait tac, tac, ça faisait du bruit quand on appuyait sur des touches. La vie elle a changé c’est inimaginable !


V : Et sinon, votre fils il vient souvent vous voir ?
F : Oui il vient toutes les semaines. Il vient souvent me voir je lui dis « fais ce que tu as à faire, t’es pas obligé de venir me voir » mais il a besoin de voir sa maman, des fois il vient à l’improviste et on va se promener main dans la main ! J’ai eu qu’un enfant malheureusement, je suis une femme à avoir plusieurs enfants mais j’ai fait plusieurs fausses couches et mon mari m’a dit maintenant c’est terminé je veux plus te voir souffrir comme ça, maintenant ça suffit on arrête. Il voulait son garçon il a eu son garçon alors maintenant stop ! Et c’est une autre chose que je regrette de ne pas avoir eu d’autres enfants.


Ses souvenirs de la guerre
V : Et vous disiez que votre mari avait été fait prisonnier en Allemagne pendant deux ans ?
F : Oui même plus je crois. Mais mon mari il était résistant en fait avec un groupe on appelle ça les maquisards. Donc il était caché pour ne pas se faire prendre par les allemands et ils ont été vendu par des français, on ne sait pas qui, et du coup toute la bande a été envoyée dans le train direction Allemagne. Mais c'est-à-dire que là-bas je ne sais pas ce qu’il faisait.


V : Le STO ?
F : Oui bien sûr le travail obligatoire.


V : Et vous pendant la guerre vous habitiez où ?
F : Pontcharra.


V : Et il y avait eu beaucoup de bombardements à Pontcharra ?
F : Non il n’y en a pas eu là bas. Il y avait quand même la présence des allemands, il y avait le couvre feu et j’avais très peur des allemands, on avait très peur.


V : Et est-ce que les allemands vous demandaient de leur donner à manger ?
F : Euh je ne sais pas, je sais plus, je sais que on avait un jardin et que on se nourrissait avec ce qu’on récoltait et puis on achetait de la viande pas souvent alors je ne sais pas s’il nous en avait demandé ou pas. Je me souviens des premiers Noël, c’est resté ça, une orange et une papillote pour fêter Noël ! On était heureux comme tout parce qu’on en mangeait pas, on en avait pas à cette époque ! On fêtait Noël avec les moyens du bord mais on était heureux.

Ses loisirs
V : Et sinon vous avez des passions, des activités que vous aimez ?
F : J’aime le sport, je loupe jamais un match !


V : De foot ? De Rugby ?
F : Oui tout ! Donc il m’appelle il me dit « mets là 2 c’est bientôt l’heure du match » et quand il y a un match, j’ai jamais sommeil, même à minuit, 2 heures ! Je ne rate jamais, jamais un match ! J’aime le sport, on faisait beaucoup de sport chez nous. Nous à Pontcharra on faisait beaucoup de gymnastique, beaucoup de marche à pied, on allait jusqu’à la croix du Nivolet ! Oui on est des sportifs.


V : L’équitation vous avez essayé ?
F : Non j’ai peur, j’ai peur parce que je ne sais pas mais je tombe très souvent, je vais très vite et je tombe très souvent, je me suis déjà cassé le bras, je suis tombée sur la tête en tombant du lit on m’a mis 10 points ! Une fois en sortie avec d’autres personnes d’ici, je ne voulais pas attendre une dame qui voulait partir aux toilettes, et il y avait une rivière, et j’ai dit on ne va pas attendre deux heures, moi je vais traverser ça ira plus vite ! Je suis tombée dans le ruisseau, et j’étais mouillée des pieds à la tête ! Ils ont appelés les pompiers, et ils sont venus ils m’ont enveloppés dans une couverture et ramenée ici. Ils m’ont dit « vous êtes une casse cou vous ! »


V : Et le ski?
F : Oui j’ai essayé mais je n’ai pas assez d’équilibre, ma maladie à moi c’est l’équilibre je faisais du ski de piste c’était des gros machins en bois tout moche, on aurait dit du bois usé ; on avait des genres de bottes qu’on lassait quand je vois mes petites filles qui font du ski oh ça a changé ! Et puis elles en font bien.


Alors voilà ma vie, j’ai eu une grande maison, un bonheur complet, une voiture « quand tu veux », et après je me suis trouvée ici entre quatre murs, et je me suis dit je ne peux pas rester ici et puis il a fallu que je m’y fasse, et puis maintenant je suis très, très bien ici. Je suis très heureuse, je fais beaucoup de choses, on me demande beaucoup de choses. J’essuie les tables, je range la vaisselle… Je fais beaucoup. Au début il y avait rien, pas d’animation, rien, je n’avais aucun contact. Par moment je me dis que je n’ai rien à faire ici, parce que j’ai retrouvée toute ma tête, je suis normale. Parce qu’avant quand je suis sortie de l’hôpital, ça n’allait pas du tout, mais maintenant ça va, maintenant ici c’est chez moi, je me sens bien, très bien. Et les dames qui arrivent ici elles pleurent mais je leur dis vous verrez vous allez être bien, parce que ça fait 9 ans que je suis là, je sais un peu tout ce qui se passe, les choses qui vont bien et qui ne vont pas.

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