Trop jeune pour comprendre…

Un témoignage de Michel Guibert,
né(e) le 2 décembre 1926
Mémoire recueillie à


Pour notre premier entretien, nous avons rendez-vous avec Monsieur Guibert, un résident de la maison de retraite Saint-Joseph à Nantes. Il nous accueille dans sa chambre qui est très lumineuse. Dans un premier temps, nous avons voulu connaître sa situation familiale et, dans un second temps sa vision sur la Seconde Guerre Mondiale qu’il a vécue durant son enfance.


Nous aurions aimé savoir où et quand vous êtes né.


Je suis né en 1926, dans la commune qui s'appelle à l'heure actuelle « Corcoué-sur-Logne » ça s'appelait à l'époque « Saint Etienne de Corcoué ». Corcoué-sur-Logne est née d'une fusion de deux communes dans le sud de la Loire, en Loire Atlantique à la limite de la Vendée.


Quelle est votre situation familiale ?


Moi je suis célibataire sans enfant et fils unique. Donc ma famille est réduite à des cousins germains, qui sont d’ailleurs peu nombreux. J'ai deux cousines germaines avec qui je suis toujours resté en relations proches.


Pendant la Seconde Guerre Mondiale vous étiez à l'école ? Avez-vous pu suivre les cours malgré les évènements qui se déroulaient pendant cette période ?


Les cours étaient un peu estropiés parce qu’il faut dire qu'en 1943, lorsque j'ai passé mon brevet, ma famille et moi passions la moitié de la nuit une valise à la main en attendant de savoir si les bombes allaient nous tomber dessus. C'était presque toutes les nuits qu'il y avait des alertes. C'était le quotidien, le moment où les Américains et les Anglais intensifiaient leurs actions pour préparer le débarquement. A Nantes on avait presque toutes les nuits des alertes vers une heure ou deux heures avec ou sans avions, et des tirs des DCA. Il faut dire que j'habitais à cette époque là près du Parc de Procé et du terrain du SNUC près du boulevard des anglais ; et bien il y avait une base de DCA allemande là. Je me souviens quand on passait par le boulevard du Massacre, comme on l’appelle maintenant, il y avait des alignés de canons de DCA. Alors quand ça se mettait à tirer la nuit, avec le peu de distance, ça passait ras au dessus de la maison.


Pendant la guerre forcément il y avait le rationnement, l'occupation allemande, il y avait des tas de restrictions alimentaires et puis dans les déplacements on ne pouvait pas faire ce qu'on voulait, on ne pouvait pas aller beaucoup plus loin que son domicile. Du fait de l’occupation par les allemands, il faut préciser car il y avait beaucoup d'allemands qui n'étaient pas nazis mais qui suivaient le mouvement, ils ne pouvaient pas faire autrement, on était soumis à leur contact permanent.


Ce doit être très marquant surtout pour l’âge que vous aviez.


Oh oui, ça m'a marqué mais je me rends compte rétrospectivement que je n'étais pas conscient de la situation. Je vois mon père, qui lui avait fait la fin de la guerre 1914/1918, les deux dernières années, il était parti tout jeune, il avait à peine 20ans et il a fait plusieurs grosses batailles dont il est revenu très marqué. On n’a jamais pu savoir grand chose de ce qui lui était arrivé car je pense qu’il avait envie de mettre le couvercle dessus. C'était rarissime qu’il nous en parle. On avait un voisin qui était ancien combattant, on se réunissait au premier de l'an, là il parlait que de ça ou alors des parents qui avaient fait pareil mais c'était quelques bribes les jours de réunions sinon jamais il ne faisait allusion à ça. Mon père était conscient de la situation politique telle qu'elle se mijotait entre les deux guerres mais moi je n'ai jamais pris conscience de tout ça. J'étais jeune, trop jeune sûrement et puis il y avait moins de discussion sur la politique, il y avait les élections, toute une vie politique mais ça passait très haut.


Vous n'aviez pas d'opinion sur la situation à cette époque ?


Non. J'ai bien l'impression qu'on était beaucoup comme ça, on en parle quelques fois avec des camarades, on se réunit tous les ans, encore maintenant, avec les survivants de ces époques là. Mais tout dépend de la situation familiale, je pense que comme j'étais seul, avec une famille peu étendue, mes cousins germains habitaient hors de Nantes et que le moyen de déplacement c'était le vélo, ou alors il fallait prendre le car ou le train, c'était presque des expéditions. On ne peut pas avoir d'opinion, dire c'est ça qu'il aurait fallut faire, c'était sur le moment qu'on pouvait juger, c'est pour ça que jusqu’à la libération il y en a soit qui collaboraient, soit qui partaient dans la résistance. Tout dépend du contexte familial, de l'éducation, on allait à l'école ou par la presse, par des contacts.


Et pendant la guerre aviez-vous des projets ou, comment dire, aviez-vous peur ?


Je n'ai pas eu peur dans la mesure où je n'étais pas conscient. J'ai commencé à avoir peur le 16 septembre 1943, parce que j'étais, puisque vous connaissez le quartier, le SNUC, depuis l'angle du parc de Procé à l'hôtel d'Angleterre jusqu'à l'église Sainte Thérèse/ Moncelet, ce n'était qu'un labour de bombes. J'étais là, vraiment à côté, j'ai entendu ces bombes siffler et on se demandait ce que c'était. On aurait dit une locomotive qui arrivait à toute vapeur sur vous. Alors là j'ai eu peur ! Ma mère et moi sommes partis à la campagne, alors que mon père est resté pour travailler. Mon père était plus conscient, il analysait certainement plus que moi ce qui pouvait advenir de nous, parce qu’il faut dire qu'on n'avait pas la radio ni le journal. Peut-être que d'autres, dans les milieux familiaux, à la fois plus ouverts, plus fournis, il pouvait y avoir des dialogues. Il y avait quand même la presse, il y avait un magazine qui s'appelait “Le Miroir” qui était à l’origine le “Miroir des Sports” qui en 1914 est devenu un genre de "Match" si on peut dire. Et donc qui est revenu le magazine des sports après. Et en 1939, et bien ils ont repris la même procédure qu'en 1914. Alors là, je prenais ça régulièrement. On avait les nouvelles de ce qui se passait en Pologne et tout ça, avec les photos bien sûr, mais c'était quand même édulcoré. Il a cessé de paraître sous l’occupation. On n'avait pas conscience des cruautés. Et pourtant on nous entretenait, dans, il ne faut peut-être pas dire la haine, mais la peur, c'est la crainte quand même de l'Allemand, des allemands. Ils étaient dotés de toute l'inhumanité possible. Et alors qu’aujourd'hui je sais que c'était réciproque. Parce qu'on avait occupé la Ruhr en 1917, et il y avait un vestige. C'est amusant parce que je l'ai retrouvé souvent, je me suis intéressé à l'Histoire après. Il y avait des vestiges dans beaucoup de pays des occupations coloniales où ça n’était pas toujours beau. Forcément je m’intéresse maintenant à cette époque, à l'occupation allemande, surtout quand il y a à la télévision des reportages, des docu-fictions car moi je n'y ai point participé, j'étais spectateur, j'étais gamin, il y en a d'autres de ma génération ou qui avaient un an ou deux de plus qui se sont retrouvés à la libération à s'engager, après le suivi normal du service militaire, pour des guerres comme celle d'Indochine. Moi j'ai échappé à tout ça.


Aussi une parenthèse à ce sujet, d'un rapport, c'est tout à faire secondaire. Mais ma famille, mes deux familles, on était au plein cœur de la Vendée militaire, des guerres de Vendée. Il se racontait dans le pays un peu en la mémoire des atrocités réciproques. On ne parlait pas tellement de celles des vendéens, on parlait de celles des républicains. Enfin moi, j'ai lu ça après beaucoup, ça m'intéressait forcément, en tant qu’originaire du coin.


Notre passionné d’Histoire nous a donc fait part de ses souvenirs liés à la Seconde Guerre Mondiale. Malgré son jeune âge et le fait qu’il ne comprenait pas tout ce qui se passait autour de lui, ses propos demeurent précis.



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