Un sacré petit bout de femme ! Le travail des personnes handicapées

Un témoignage de Paule Thébaud,
né(e) le 29 octobre 1924
Mémoire recueillie à


Nous retrouvons Madame Thébaud une seconde fois et revenons sur ses années d’école et de travail.



Elle nous raconte qu’elle est allée à l’école à partir de sept ans car elle attendait de savoir vraiment marcher et d’être autonome. C’était une élève consciencieuse. Les religieuses de l’école d’Héric l’avaient très bien accueillie et avaient prévenu les élèves de faire attention à elle. Elle n’a pas vécu son handicap comme un problème, bien sûr elle aurait aimé courir comme ses autres camarades mais elle trouvait toujours d’autres jeux qui lui étaient accessibles.



Des moqueries de camarades sur son handicap, elle en a eu un peu et nous en relate une : « On allait à l’école ensemble parce qu’on était voisine, elle avait trois ans de plus que moi. J’avais des bottines parce que mes jambes n’ayant pas suffisamment de force, on me mettait des chaussures montantes avec des lacets. Les autres filles, elles, étaient toutes en petites sandales. L’une d’entre elles m’appelait le chat botté. Ca me vexait quand même un petit peu parce que ce n’était pas de ma faute. Je l’avais dit et on m’avait répondu « elle n’est pas fine », alors après j’avais pensé « c’est vrai qu’elle n’est pas fine, elle est toujours en queue de classe, moi je suis quand même à peu près dans les trois premières tout le temps ! » ». Elle savait toujours relativiser. Mais elle savait que les religieuses veillaient sur elle « Je me souviens d’une fois où ma sœur cadette avait des bottines parce que c’était l’hiver, on appelait ça des galoches. On passait par le jardin des sœurs pour arriver plus facilement chez nous en revenant de l’école. On s’était bagarrées je ne sais plus pourquoi toujours est-il qu’elle me donnait des coups de pied dans les bas, les jambes avec ses galoches. Ahhh la religieuse s’en est aperçue, elle est venue et puis elle lui a dit « toi tu ne retournes pas chez toi, tu viens, je te mets entre les deux portes » parce qu’entre deux salles de classe, il y avait deux portes et un petit réduit où ceux qui étaient en pénitence étaient coincés et puis pas moyen d’en sortir parce que c’était fermé. Le retour à la maison fut un peu pénible ».



A 12 ans, le sort s’acharne et Madame Thébaud fait une coxalgie du côté gauche. C’était une tuberculose osseuse. A l’époque, le traitement connu, c’était l’immobilisation complète pour arriver à une ankylose définitive de la hanche. Cela lui coûta un an d’immobilisation sur son lit. La pire année de sa vie.




Elle venait de passer son certificat d’études appelé le certificat officiel public ainsi que le premier degré des écoles libres. Elle fut reçue aux deux mais elle ne pouvait pas aller à l’école et donc ne pouvait pas passer le second degré, l’année suivante. Malgré tout, ses institutrices venaient la voir régulièrement, lui donnaient des livres pour qu’elle s’occupe, lui donnaient des nouvelles de ses camarades.




Le jour de la libération arrive et elle ne se souvient pas exactement du jour mais se rappelle du sentiment éprouvé : « Je suis retournée à l’école, j’étais heureuse. Heureuse de retourner à l’école !! J’étais tellement contente de remarcher et de redevenir libre, de pouvoir refaire des choses toute seule, de ne pas tout le temps avoir besoin de quelqu’un quand il me fallait aller aux toilettes… ».




« A la fin de l’année scolaire, j’ai donc pu me représenter au certificat libre du second degré où je fus reçue…surprise…première du canton ! Je ne sais pas qui étaient les plus heureuses : les religieuses… Les copines… ou moi ! En tout cas, le retour, dans la camionnette du boucher (nettoyée pour la circonstance), fut plus qu’agité : les copines avaient sorti leurs mouchoirs par les claires-voies du véhicule et chantaient à tue tête « on a la lauréate ! ». J’avais aussi sorti le mien et le vent l’a emporté ! »




Puis à 14 ans, ce fut le départ pour le pensionnat de Notre Dame de Toutes-Aides à Nantes. Elle y prépare en trois ans son brevet élémentaire qu’elle obtint. La supérieure du collège lui proposa alors de la garder comme institutrice dans la section des primaires et de l’envoyer au cours du soir en ville pour préparer son bac afin de devenir professeur dans le collège même. Une situation toute trouvée et qui lui aurait beaucoup plu.




Mais à Héric le travail devenait très lourd pour sa maman. L’employée de maison était partie pour se marier à un agriculteur, les deux jeunes sœurs avaient à leur tour des problèmes de santé. Aussi, quand ses parents sont venus la chercher, ils ont répondu négativement à la proposition de la sœur supérieure en disant « nous avons besoin d’elle pour tenir le bureau, mais nous vous la laisserons une année de plus pour se former en comptabilité et sténodactylo ». Aucun de ces deux cours ne lui a plu, mais dispensée de gymnastique, elle s’est trouvée une autre activité, la corde à nœuds. Elle grimpait rien qu’à l’aide de ses bras et elle était la seule à arriver jusqu’en haut ! Et elle grimpait jusqu’à la moitié de la corde lisse. C’est un sacré petit bout de femme ! Elle aurait aimé faire du sport nous a-t-elle dit. La balle au camp était aussi un jeu qu’elle aimait, elle jouait avec sa canne : « on me disait toujours : « Tu vas rester devant, tu vas te mettre devant toi » Et la balle partait et je renvoyais la balle avec ma canne. Je trouvais toujours une solution ». Elle a un excellent souvenir de ses années de pension.



Après sa dernière année d’école, elle est retournée chez elle aider ses parents comme convenu.



A 33 ans, Madame Thébaud tombe malade et le médecin lui prescrit des vacances et du repos. Elle part donc en vacances à Pornichet à la maison Saint-Gabriel qui était tenue par des religieuses et des laïques. La maison recevait en priorité des personnes en convalescence et des familles nombreuses ce qui la rendait très animée et c’est ce qu’elle aimait : « C’était une situation formidable parce que nous avions une terrasse qui donnait sur la mer. On descendait des marches, on était directement sur la plage et sur la droite ce n’était que des rochers alors on pouvait aller à la pêche. C’était super ! Alors là, j’ai pris l’air, j’aime mieux vous le dire ! ». Elle s’y sentait bien et a profité de ces quinze jours bien mérités ! Elle y est d’ailleurs retournée chaque fois qu’elle a pu se libérer.




Son père décède en 1962, quelques mois avant de prendre sa retraite. Pendant sa maladie, il lui avait dit : Tu mettras J. (son beau-frère) au courant pour qu’il puisse me succéder. J. était employé depuis quelques années comme chauffeur à la coopérative.



L’entreprise s’était beaucoup développée. Le président du conseil d’administration et le commissaire aux comptes demandent à Paule de prendre la direction de la coopérative, ce qu’elle refuse pour tenir la promesse faite à son père et parce que J. a trois enfants à élever avec sa sœur. J. obtient donc le poste. Au bout de six mois, elle leur laisse la maison paternelle, siège de la coopérative pour aller habiter, avec sa maman, dans une petite maison qu’elle avait achetée dans le même quartier. Elle garde son poste de secrétariat et comptabilité.



Puis au bout de quelques années arrive la fusion de toutes les coopératives du département. Le poste de comptable de Paule est supprimé. Un vieil ami de son père, directeur d’une coopérative nantaise est venu lui proposer le poste de comptable et de responsable administratif d’une SICA (Société d’Intérêts Collectifs Agricoles). Leur coopération dure un peu plus de deux ans, l’affaire est remontée et marche bien jusqu’au jour où les actionnaires licencient le directeur. Paule, outrée par cette injustice donne sa démission.



Suite à cela, elle fut employée dans une charge d’Agents de change à Nantes par deux experts comptables qu’elle avait bien connus. Mais pour arriver à son bureau de la charge, il lui fallait monter quatre fois dix sept marches, toujours en déséquilibre puisque seule sa jambe gauche pouvait monter, la jambe polio traînant derrière. C’était donc les épaules et les bras qui faisaient la plus grosse partie du travail avec la colonne vertébrale. Et la charge était en pleine zone bleue : « j’en ai payés des PV pour avoir trop tardé à changer la voiture de place, malgré la carte d’invalidité et le macaron GIC ! ». Elle y est restée sept ans.


« Depuis la mort de mon père il m’avait été demandé de prendre sa place au Conseil d’Administration de la Maison de Retraite d’Héric. On m’avait chargée de la surveillance et de la mise à jour de la comptabilité que j’avais mise sur pied. J’y allais tous les week-ends quand je rentrais de Nantes ».


Puis les sœurs retournèrent dans leur Congrégation et le Conseil d’Administration demanda alors à Paule de prendre la responsabilité de la maison de retraite. Elle accepta le poste. « J’avais trouvé une nouvelle famille mais ce fut physiquement très dur ». Au bout d’un an et demi, elle demanda au conseil d’élire un directeur et se retira mais continua à s’occuper de la comptabilité. A 58 ans, Paule est mise en invalidité.


Ainsi se termina sa carrière de 40 années.



Madame Thébaud a toujours travaillé sans aucune aide, aucune pension d’invalidité car elle exerçait le métier d’une personne « normale ».



Il y a sept ans, elle a acheté son premier fauteuil électrique. Avant, seules les cannes suffisaient mais au bout d’un moment, elle ne pouvait plus : « C’est-à-dire que j’avais une épaule et une hanche bloquées, ma colonne vertébrale commençait à donner beaucoup de signes de faiblesse, et puis j’avais toujours ma jambe polio ! Je me suis donc dit si je perds mon autre épaule…je ne suis plus autonome. Je ne pourrai plus faire ma toilette toute seule ni me débrouiller. Donc, j’ai pris la décision d’acheter un fauteuil électrique parce que je ne peux pas tourner les roues d’un simple fauteuil roulant ! ».



Paule est une femme courageuse, qui ne se plaint jamais et sur qui, beaucoup d’entres nous devraient prendre exemple. La maladie et le handicap ne sont pas une fatalité, Paule l’a prouvé tout au long de sa vie. On peut toujours se relever et avancer de nouveau après une difficulté ou un échec. Paule est pour nous un exemple à suivre et une personne qui mérite plus que du respect.



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