Un Sacré tour de France !

Un témoignage de Isidore LASCASSIES,
né(e) le 12 février 1912
Mémoire recueillie à

Je suis né dans la vallée de l’Ousse, qui est une rivière qui prend sa source dans la vallée de Pontacq et qui se jette à Pau. Je suis né dans une famille d’agriculteurs qui sont installés dans mon village à Artigueloutan depuis assez longtemps car la maison où ma famille habite encore, a été construite par quelqu’ un qui venait de la montagne et qui avait des idées assez importantes. Il a construit une maison de 72 m2, meublées. Il y a une armoire et un dressoir de linge dont je respecte l’ancienneté, ils datent de 1789. Ce monsieur s’appelait Bouchède, il a construit une belle maison. Il faut croire qu’il avait de la personnalité car il a été nommé un des premiers maires de la commune après la révolution. Il lui en a couté cher car à ce moment là, les anglais ont fait des incursions à l’intérieur du territoire. Il a été chargé d’amener des produits pour la réquisition à Bizanos, par la traction animale à ce moment là, ça a été terrible pour lui, il paraît qu’il en est mort. Ce nom de Bouchède, il s’était fait une réputation dans la vallée. Il est mort sans enfants mais il avait une sœur à Artigueloutan qui était mariée et qui avait une famille assez nombreuse. Il avait réussi à monter une exploitation assez importante, après sa mort ses biens ont été partagés entre les deux familles. Et, une de ses sœurs a décidé d’installer un de ses fils dans la maison ancienne. Celui-ci s’est marié avec une jeune fille qui avait des terres et voilà c’était le début de notre exploitation. Il a bâti une maison importante mais son héritier, son neveu l’a surélevée car à cette époque, question de fierté, il fallait de grandes maisons alors il a ajouté un deuxième étage.
Il a été aidé par mon grand père qui s’appelait Isidore comme moi. Mon père s’est marié et de ce fait il s’est trouvé que je suis né en 1912. Alors j’ai fait comme les enfants du village j’ai attendu 6 ans pour aller à l’école. J’ai vécu une vie de famille agréable, mes parents étaient vraiment affectueux avec moi. Mais je me devais à mon tour, à la mesure de mes forces, de mes moyens, de participer à la vie agricole en soignant les petites bêtes (pigeons…). Mon père a été mobilisé pour la guerre de 14 et, de ce fait, ma mère avec ma grand-mère et ma tante avaient de nombreuses choses à faire…Un jour, pour être tranquille sur mon sort, elles m’avaient enfermé dans une chambre à clé. Il y avait eu beaucoup de bruit ce jour là, c’était l’armistice, alors n'y tenant plus de curiosité, je suis passé par la fenêtre pour voir ce qu’il se passait… Voilà la façon dont j’ai célébré ce jour là ! Une voisine m’ayant aperçu m’a dit de revenir et je suis donc rentré à la maison.
Mon père est revenu, en 18, heureusement ! Il y a trois fillettes qui sont nées depuis, trois petites sœurs. Depuis la guerre, mon père avait une santé plutôt déficiente. Il a fallu que je m’y mette sérieusement. De toute façon, je tiens à dire que je préférais les travaux intellectuels aux travaux physiques. J’aimais bien les études et j’ai eu la chance d’avoir un instituteur qui m’a suivi, j’ai apprécié son geste. Après le certificat d’études il m’a fait parvenir des livres importants : Robinson Crusoé, le Comte de Monte Cristo, 20 000 lieues sous les mers et bien sûr les Misérables de Victor Hugo.
Ensuite, j’ai fait mon service militaire, j’aime bien parler de mon service. Les travaux de la ferme n’étaient pas vraiment à mon goût. Mon père avait eu l’occasion de rencontrer un sénateur à la retraite qui lui a offert de nous rendre de petits services. Mon père avait eu la chance de ne pas être dans l’infanterie. Alors il me conseillait d’aller au régiment de Tarbes, mais il y avait des chevaux et je n’aimais pas tellement ça. Je n’avais pas eu l’occasion de connaitre la mer et tout ça… Je voulais donc aller à Bordeaux, c’était une chance de pouvoir sortir un peu car je n’allais qu’à Pau, Soumoulou, Nay. Ma tante Cora, qui était célibataire, n’était pas contente ; elle pensait ne plus me revoir. Bordeaux était une ville importante, j’ai eu l’occasion de voir la mer avec mes amis. J’ai visité les villes côtières. Dans mon service militaire ils se sont aperçus que je pouvais avoir des aptitudes pour obtenir quelques grades dans l’armée mais je ne voulais pas. De ce fait, ils m’ont donné une spécialité, maître pointeur sur les canons, une qualification assez importante. C’est alors qu’accidentellement, j’ai les oreilles qui ont flanché et c'est ainsi que, petit à petit, je suis devenu sourd. Mais je n’ai pas pu le faire constater à l’époque alors je n’ai pas eu d’indemnisation pour ce handicap. J’avais de bonnes notes et j’ai été nommé brigadier chef, une petite promotion. Je suis revenu chez nous à 21 ans et lorsque j’en ai eu 24 mon père est décédé. Je me suis occupé de la ferme, j’ai fait des aménagements dans les maisons, les sanitaires…
Dans ma famille entre ma mère, ma tante célibataire et mes trois sœurs, je ne me suis pas marié. J’ai dû partir en 39, je me faisais du souci pour elles. J’ai pu revenir en permission et là j’ai pu obtenir l’aide d’un jeune. Lorsque je suis parti en 39 vers Bordeaux, je me souviendrais toujours du départ de notre régiment qui montait par le train et les gens de la ville nous encourageaient, pensant que nous allions gagner la guerre « hélas ! ». Nous sommes partis direction l’Alsace. En Lorraine, j’ai eu une surprise, un peu désagréable. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme. Le lendemain matin, le propriétaire m’a dit crument : « Vous êtes mobilisés, et bien Hitler vous apprendra à faire la guerre ! ». Ce n’était certainement pas l’idée de tous les Lorrains. Et puis nous sommes partis en Alsace, je me souviens d’un bon accueil d’une famille alsacienne. Cette famille a demandé que l’on nous fasse une spécialité locale. Alors c’est la première fois que j’ai goûté la choucroute ainsi que de petits gâteaux alsaciens. Ensuite j’ai eu une maladie de peau, la brucellose (sorte de rougeole), ce qui fait que j’ai été hospitalisé. Cela a été une chance car c’était le 20 mai et je ne suis donc pas parti avec le convoi qui allait se faire faire prisonnier en Allemagne. J’ai passé ma convalescence à Artigueloutan. Il a fallu ensuite laisser la place aux Allemands, nous sommes donc partis dans le sud de la France. C’est comme cela que j’ai eu l’occasion de voir les arènes de Nîmes et nous avons aboutis à Aix en Provence. Alors vous comprenez qu’après avoir passé l’hiver en Alsace où j’ai constaté une température de moins 32 degrés, se retrouver dans le midi avec cette chaleur et un bon accueil, ce fut une chance pour moi, qui était destiné à rester à Artigueloutan. Je me rends compte avec du recul que j’ai pu voir de nombreuses choses et je garde de bons souvenirs de ces voyages.
Je suis revenu en 40 et en 45, il y a eu des élections municipales. Les personnes qui étaient inscrites sur une liste ont beaucoup insistées pour que je me joigne à eux. Et de fil en aiguille, je suis devenu maire d’Artigueloutan et j’y suis resté 32 ans. Etonnant pour quelqu’un qui n’apprécie ni l’autorité militaire ni l’autorité politique. Alors lorsque j’ai dû m’occuper de la commune, il y avait beaucoup de choses à faire : il n’y avait ni eau, ni électricité, ni égouts…Il fallait s’occuper des routes et des bâtiments, des réquisitions de bétail…Mais, à l’époque, il n’y avait pas de budgets alors il fallait aller chercher des subventions. Et c’est en allant voir le chef de division que j’ai pu obtenir quelques subventions, il avait pris en considérations mes demandes…Il m’est arrivé quelquefois de faire des choses un peu incorrectes, c'est-à-dire de me rapprocher de certaines personnalités. Les maires devaient se présenter à la préfecture, et moi, j’y mettais les formes pour exprimer mes demandes, ça m’a toujours réussi. J’avais la chance d’être comme un frère avec Pierre Sallenave, le député. Il était sensible et agréable.

Mais à la fin, il y a des gens qui voulaient ma place, alors j’ai voulu démissionner, vous savez après 30 ans…
Alors, avec Pierre Sallenave, nous sommes allés à la préfecture pour rencontrer le secrétaire général, et ils m’ont convaincu d’aller au bout de mon mandat.

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