Une carrière d’infirmière

Un témoignage de Jeanne Boudon,
né(e) le 6 novembre 1918
Mémoire recueillie à


Je suis née le 6 novembre 1918. J’ai trois enfants, j’ai une fille infirmière, un fils ingénieur à Besançon et un autre fils ingénieur, mais il a craqué. J’habitais près de Perpignan à Bayolle-sur-Mer, près de l’Espagne dans les Pyrénées orientales. Je suis devenue infirmière. Toute petite déjà, je prenais la température à mes poupées, vous savez !

En 1938, avec une collègue, on soignait des espagnols, elle ne comprenait pas la langue… L’un d’eux lui a dit « Hé hé !! Mi… constipado ! » Elle a compris qu’un patient était constipé, alors elle lui a donné un suppositoire, il l’a sucé. Alors qu’il avait mal à la gorge… Il voulait juste un bonbon pour la toux !
Quand on est jeune, qu’on soigne des malades, on a des cas mais ils ont toujours été corrects avec nous. J’étais en salle d’opération, j’ai vu des amputations… J’ai pu faire une appendicite. J’ai vu des opérations formidables. Pendant la guerre, je n’ai jamais fait d’accouchements.

La Guerre d’Espagne s’est terminée en 1938 et la guerre en France, elle, a commencé en septembre 1939.

Moi, je voulais partir pour la guerre, pour le front. Comme je n’étais pas majeure, mon père a refusé, il a décommandé au Commandant de la place. Je me suis engagée dans les hôpitaux militaires, j’ai fait ma carrière. J’ai aussi milité à la Croix-Rouge.
Après, on a demandé à la directrice une infirmière capable de tenir une clinique à Avignon, et la directrice m’a nommée alors je suis devenue responsable. J’y suis restée quatre ans, j’y allais une fois par mois. J’étais de garde nuit et jour car j’étais la seule infirmière-soignante.

Un beau jour, j’avais une chambre de quatre cheminots (des chemins de fer) et l’infirmière du dépôt d’Avignon m’a appelée pour savoir si j’avais une place pour faire hospitaliser tel ou tel agent. On s’est liées d’amitié, on se demandait de nos nouvelles…
Un jour, elle m’a dit « Vous devriez passer me voir un jour », mais ma directrice était terrible, elle ne nous laissait pas tellement sortir du dépôt, ça sentait la restriction. Elle nous demandait de montrer nos jambes… C’était invraisemblable.

Par la suite, je suis rentrée à la SNCF, on gagnait 45 Francs par mois -je gagnais bien. J’ai dit à la directrice, « Je vous donne ma démission »…Elle s’est énervée. J’ai donc travaillé au dépôt d’Avignon. Après, j’ai toujours travaillé dans l’administration mais en Avignon.

Ensuite, lors d’un repas chez des cousins, j’ai fait la connaissance de mon époux qui était lyonnais. Mon mari le pauvre, est mort accidentellement il y a 4 ans…
J’ai fait la connaissance de mon mari et donc je suis montée à Lyon. Mon mari était industriel, il fabriquait des meubles. Il travaillait pour Paris, il avait une grosse usine. Un jour, un avocat de Paris est venu voir mon mari pour lui commander je ne sais combien de vestiaires, mais sa boîte a finalement coulé et on a coulé avec. Il s’est alors reconverti. Moi, j’ai continué mon métier d’infirmière au maximum quand même.

A Lyon, on habitait place des Terreaux donc tout proche de l’Opéra et du Théâtre des Célestins. On allait souvent au théâtre et voir des opérettes. J’adorais la musique. J’ai joué du violon pendant quatre ou cinq ans. Un jour, mon petit filleul a pris mon violon, a enlevé toutes les cordes. Quand j’ai vu ça, j’étais furieuse et depuis je n’y ai plus jamais touché.

Je ne payais pas le train mais je n’ai pas beaucoup voyagé car j’étais très occupée dans les services médicaux. Je travaillais juste en France, à Avignon, à Lyon…

Ce que j’ai voulu évoquer, c’est ma carrière et -excusez-moi-, mais mon père trouvait que je faisais un métier de putain… Je ne l’ai pas écouté. J’ai fait ce qui me plaisait. « Je suis décidée, je veux être infirmière ». C’est ce que j’ai dit au Commandant.

Voilà ma vie en deux mots.

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