Une Carrière

Un témoignage de Geneviève Desplat-Maes,
né(e) le 6 décembre 1930
Mémoire recueillie à

A 79 ans, malgré la retraite Geneviève est une dame active qui partage son temps entre les activités manuelles et les associations pour lesquelles elle est bénévole. Originaire de la région, elle a rejoint le Val-de-Lys il ya quelques années.

« Quand j’ai arrêté ma scolarité en 1944, j’étais dans un établissement privé et comme je me débrouillais pas mal ils ont parlé à ma mère pour que je continue un peu. Mais ce n’était pas de grandes études, ma mère était d’un milieu très modeste, c’était juste l’après guerre et c’était la mode à ce moment là que les filles soient couturières. Il y avait eu énormément de travail pendant la guerre car il y avait beaucoup de tissus qu’on devait réutiliser. On récupérait les vêtements des grands, on les retournait, on les démontait et on faisait un vêtement pour un plus petit. Il y avait énormément de travail en vue.
Pour les garçons c’était la mécanique, que ça leur plaise ou non! Parce qu’à l’époque, on ne demandait pas aux enfants ce qu’ils avaient envie de faire ! Moi, si on m’avait demandée, je n’aurais probablement pas voulu faire un CAP couture.
Je crois que si papa avait été là, Il m’aurait orienté vers la comptabilité parce que j’aimais bien les chiffres. Et maintenant, avec le recul, je me dis que si j’avais pu choisir, j’aurais peut être choisi un CAP lingerie parce que j’adore broder.

Donc à plus de 16 ans, en juillet 1947, j’ai arrêté les classes, un samedi.
Et… pas le lundi car c’était le 14 juillet, mais le mardi j’étais au boulot … et ce n’est pas la partie qu’on aimait le plus ! A cette époque, je suis allée travailler dans une usine. Papa travaillait dans l’usine et c’était l’héritage d’une certaine époque où les industriels étaient un peu paternalistes et avaient des maisons pour leurs ouvriers.
A Linselles il y avait les maisons de chez Descamps, qui était une filature de lin, les maisons de chez Masurel qui était une filature de coton, et celle de Tiberghien qui travaillait la laine. Donc j’ai travaillé chez Descamps : je n’avais pas beaucoup envie mais quand les parents décidaient, ça ne nous venait même pas à l’esprit de contester!

Il faut dire que j’avais été pensionnaire, c’était peu courant dans le monde ouvrier mais c’était l’époque juste avant guerre où le Franc français valait deux Francs belge. Donc pour ma mère, c’était plus intéressant que je sois avec les externes, je ne payais pas ma scolarité, on ne payait que les vivres, le couvert et l’entretien du linge.
Mes premières années de scolarité c’était en néerlandais, mais en 1938 il y a eu les accords de Munich donc on ne savait même pas si on pourrait retourner à l’école car c’était en Belgique. En septembre, quand j’ai voulu intégrer ma classe, on m’a dit que les françaises devaient aller en enseignement français. Donc je suis revenue à l’équivalent français, le CE2. Mais je ne savais pas lire ni écrire le français, mais en calcul ça ne m’embêtait pas : 2 + 2 en français ou en néerlandais ça fait toujours 4 ! A Linselles, à l’école, on se moquait de moi parce que je roulais les « R ».
Dans la mesure où ma mère était d’origine belge, quand c’était les vacances, j’allais chez ma grand-mère maternelle en Belgique et on parlait en flamand. J’ai quitté la pension fin avril 1939 parce que maman attendait un troisième enfant, et avec les événements qui se devinaient à l’horizon, je suis rentrée en enseignement français à Linselles. Puis ma petite sœur est née en décembre 1939.

On ne pouvait pas aller prévenir ma grand-mère qui habitait en Belgique, mais on pouvait écrire, j’ai donc écrit la carte en néerlandais et maman, toute fière, a été la faire voir à la voisine qui était, elle aussi, d’origine belge. C’est vrai que je ne vais plus tellement en Belgique car j’ai des difficultés à me déplacer mais quand j’y vais, je m’efforce de parler néerlandais.

Pour en revenir au travail, j’ai commencé dans une usine où j’ai fait de l’assemblage et lorsqu’il manquait une ouvrière j’y allais, on appelait ça des « bouche-trous », maintenant on dirait polyvalentes! J’ai donc fait plusieurs postes dans une usine qui faisait de la filature et puis quand je me suis mariée, je suis venue à Halluin.
Mon mari a demandé à avoir une place aussi dans une usine. Moi je suis rentrée dans une usine de tissage mais j’ai retrouvé les mêmes machines. Un jour j’étais en « bizz-bizz » avec le chef du personnel donc j’ai changé d’emploi et j’ai fait du pliage et de l’ourlage à façon dans une usine où ils faisaient du linge de table et des éponges. On avait des bandes et on devait les plier dans une boîte, on appelait ça le « pliage à baguette ». Par la suite ça m’a rendu service, parce qu’ayant fait plusieurs postes dans l’industrie du fil, quand j’ai postulé pour être monitrice dans un centre d’apprentissage technique, j’ai retrouvé tout ce que j’avais déjà fait. Je n’avais plus qu’à expliquer ce que je savais faire, même si je n’avais pas été préparée pour former des apprentis. J’ai donc été monitrice pendant 21 ans, c’est pourtant arrivé bêtement parce que j’avais arrêté de travailler après un deuxième bébé et une opération.

J’ai eu trois enfants, mon aînée a pris sa retraite dans l’enseignement l’an dernier, elle était professeur des écoles. J’ai d’ailleurs encore le souvenir que quand elle est rentrée au collège on n’avait pas un grand salaire mais il fallait quand même du matériel, j’ai donc acheté tout de suite du bon matériel à ma fille. J’avais eu moi-même un vieux professeur à l’école qui disait « On reconnait un bon ouvrier à ses outils ! », en contrepartie je voulais des résultats, et j’ai toujours eu des résultats.
La deuxième a une maîtrise science-éco, elle a voulu repasser un diplôme pour être professeur. La troisième voulait être prof de gym mais ça ne s’est pas concrétisé car la première année quand elle a dû passer les examens de sport en Judo, elle n’a pas pu combattre car elle revenait d’un stage d’oxygénation à la montagne avec l’équipe de France de Waterpolo et elle s’était blessée. Comme on venait de lui enlever les agrafes, son professeur n’a pas voulu qu’elle passe l’examen de judo, c’est vraiment dommage car elle avait déjà 142 points sur 200 et elle aurait pu passer en deuxième année de deug. C’était une sportive de haut niveau !

Je suis toujours restée dans la région, entre Linselles et Halluin il n’y a pas bien loin. Et je suis à Halluin depuis 1951, depuis mon mariage à vingt ans ; mon mari avait dix ans de plus que moi.
Mais la ville a énormément changé, surtout au point de vue industriel. Le jour où j’en ai eu marre de travailler chez Wallaert j’ai démissionné le lundi matin, j’ai cherché pendant la semaine pour trouver du travail et c’était bon! Maintenant vous n’allez pas faire ça!
Aujourd’hui, dans l’industrie, il n’y a quasiment plus rien : chez Wallaert ça n’existe plus, chez Glorieux non plus… J’ai travaillé chez Lemaître-Demester, ça existe peut-être encore.
Le centre d’apprentissage a fermé ici en 1987 parce que la chaudière avait sauté. De toute façon on avait de moins en moins d’élèves, et de possibilité de les placer puisque les industries fermaient les unes après les autres.

On faisait partie du comité interprofessionnel de l’apprentissage (CIA) donc il y avait plusieurs centres :
Il y avait un centre de rubaneries à Comines, parce que vers Comines c’est beaucoup les rubans. Donc ça peut être des sangles de voiture, des galons en literie, ça peut être aussi les embrases, enfin c’est assez varié. Il y avait aussi le centre d’Halluin où ils faisaient le tissage, chaque centre avait une unité où ils formaient des apprentis pour le CAP. Le centre d’Halluin était chargé de préparer des CAP de mécanicien ajusteur. Il y avait le centre « Les Ursulines », c’était la filature, aussi bien laine que coton et ils préparaient eux aussi un CAP, puisque chaque centre était chargé d’en préparer un.
A Roubaix c’était la bonneterie, c’est donc la maille mais eux ils préparaient des CAP pour les piqurières, celles qui remplaçaient le fil mal placé par un fil bien placé quand il y avait un défaut dans le tissu pour que ça ne se voie pas. Il y avait aussi un centre de tissage sur Roubaix, mais eux faisaient le velours.

« Quand j’ai arrêté, j’avais 57 ans passés et j’avais bien le droit d’aller en retraite ! »

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