Une famille de marins

Un témoignage de Thérèse Bocquelet,
né(e) le 7 juin 1934
Mémoire recueillie à

Je m'appelle Thérèse Bocquelet. Je suis venue au monde normalement dans un milieu de marin-pêcheurs. Une famille peu nombreuse, mais on était quand même trois enfants. Y en a un de mort. Ma mère était dans le métier du poisson. La guerre s'était déclarée en quarante, j'avais six ans. Là, j'ai voyagé parce qu’on a abattu nos maisons. On avait quinze minutes pour dégager. A cette époque, je vivais chez mes parents. Ma situation familiale était très bonne, très affectueuse, très charitable et tout.



C'était des marins.
Quand je dis marins, c'est en admiration. Mon père était en Islande et en revenant - ça a duré six mois - en revenant d'Islande, il partait chez les bagnards à Boulogne. Là, c'était des grands bateaux aussi mais y'avait trop de marins alors ils se marchaient dessus. A peine quitté le quai, y'avait mille bateaux, un cadeau des germaniques. Mon père était marin pêcheur pas patron, pas capitaine. Mon frère était capitaine mais ma mère le pourchassait pour pas qu'il aille en mer.
Je me suis mariée aussi avec un marin. Je ne voulais pas d'un prince charmant moi, mais il était charmant quand même. Et puis mes enfants, j'ai eu trois garçons. Ils sont marins pêcheurs. Y'a que le premier qui l'est pas parce que je l'ai pourchassé. Quand il allait en mer, quand il ramenait son père à bord du bateau comme tous les enfants, il allait se cacher dans les grands filets et il sortait de là que quand ils étaient vraiment au large. Alors tous les groupes de marin avaient un poste [de téléphone]. On pouvait pas parler au marin [au téléphone] parce que ça coûtait trop cher mais eux ils nous disaient au matin et au soir : « bonjour Thérèse, bonjour les enfants, oui je vais bien ». Et puis un jour y'a mon frère qui me dit : « allo le 11, bon appétit mais j’crois que tu vas être contrariée, y a l'enfant qui est sorti ». Mais il était trop loin alors il a fait la marine 18 jours. Et puis après il a recommencé.

Je suis née à Grand Fort et j'ai toujours habité à Grand Fort. J’suis partie de Grand Fort quand on nous a foutu dehors. La première fois, c'est nous qui nous nous sommes sauvés dans un petit bateau sur lequel mon père naviguait. Et puis en arrivant, près des côtes anglaises - quand il fait beau à Grand Fort on voit les côtes anglaises - et puis, quand ils ont vu ça, les allemands ont fait un barrage, une chaîne. On a du faire demi tour et puis y a eu trois bateaux de coulés là. On nous a mis dans un centre d'accueil et à partir de ce moment-là y en a certains qui ont été en Bretagne, d'autres en Normandie. Quand on est revenus tout le quartier avait été abattu. Les maisons encore debout on les avait minées, y avait des mines. Y'avait des mines en haut, en bas. Y'avait des bombardements aussi bien du côté armé ou désarmé, c'était une fournaise, un nid de rat ici. J'avais 14 ans. J'étais assez grande pour pouvoir réaliser ce qu'il se passait. Je me rappelle qu'avant d'évacuer, il y a eu un bombardement intense, on avait peur et, bah, cette nuit-là, on a été frappés et les murs tremblaient. J’ai eu peur. A cette époque, on ne bougeait pas, on mangeait ce qu’il y avait dans le jardin. Pas grand chose. On a poussé jusqu'à temps qu'on a pu hein ! Et puis après, on est parti. On avait un carnet avec des timbres, c'était un achat fixe. On faisait la queue tout ça pour un kilo. Alors y avait des fermes autour, elles étaient pillées souvent. Ça dépendait des familles, combien y'avait d'enfants et ça dépendait du marchand. Il avait les mains lourdes pour celui qui pouvait lui glisser des pièces et puis très légère pour les autres. Et on avait du bon café pour nous réconforter. Alors notre pain, il était caca. On n’avait pas le droit d'aller dans les cavernes mais y en a qui mettaient des liasses, des collets, pour chasser les lapins. Et ça s'est su par les allemands et ils ont envoyés des civils. C'est des souvenirs pour moi mais des tristes souvenirs. Et puis de temps en temps, ils ramenaient un blessé ou un mort. Et ceux qui revenaient des camps de concentration…

Après la guerre, j'ai été à l'école religieuse. On était plus une bande de filous que d'apprendre des leçons. On faisait comme ils font maintenant. Un petit peu plus naturel. A l'école, fallait pas parler avec le sexe opposé. Y avait une cour « masculine » et une cour « féminine ». Après l'école, on jouait ensemble. Y’avait encore des petits magasins avec des petites clochettes.
De nos jours, à 14 -16 ans, c'est même plus des copains, c'est des partenaires. Nous à 14 ans, on avait le droit d'allez au cinéma. Alors y'avait trois places réservées, c'était des fauteuils, c'était un nid de punaises. Là où elles se sentaient bien ces bêtes. Après y avait les fauteuils en bois et tout au bout, y avait 4 bancs mais vraiment 4 bancs de planches. Et là il s'était formé des amours à 13-14 ans. Y'en a eu pas mal. Ils se sont mariés par obligation.

A l'école, il y avait qu'une soeur et infirmière en même temps. Quand elle voyait quelque chose elle faisait : « Mon Dieu !». Elle était vite choquée enfin elle faisait semblant. Il y avait beaucoup de violence. Un petit gourdin… Moi je l'ai eu. J’avais une tête toute cabossée.

J’ai eu mon certificat d'études et après, j'ai tout de suite travaillé. J'ai travaillé de 14 à 22 ans.
A 16 ans j'ai été travailler : fabriquer des paniers en rotin. Bah, l'osier comme le rotin vient d'Asie. Il était payant le rotin. La matière pour faire des paniers, c'était du rotin, de l'éclisse. On le faisait dans des machines, ça je le faisais souvent. Et puis, on faisait des paniers avec ou bien des corbeilles à pain, des petits sujets. C'était beau. Et puis, je suis devenue commandeur, à croire que j'étais douée. Y avait du rotin qui venait d'Asie et il ramenait en même temps des cafards et des punaises. J’ai travaillé dans la même boîte mais après, on m’a nommée contredame suppléante parce que y'avait une contredame de 92 ans et cette dame elle travaillait encore. Le patron a dit : « Thérèse, vous en avez vu assez avec elle, vous allez la remplacer ». C'était toujours elle la chef mais elle comptait pour du beurre. Après je me suis mariée. Ça s'est fait comme ça. Au début, je l'ai envoyé paître et puis il est revenu tout pleureux. C'est ça qui m’a attendrie. Bah oui! Puis on s'est marié. Après, il est parti au service militaire. En été, on donnait ses congés et on allait aux petits pois. Ça, c'était un métier très physique. Je sortais toujours avec mes quatre sacs. Des fois, je me faisais insulter. Alors c'était 30 kilos le sac. Il coûtait 30 centimes. Quand je ramenais ça à la maison, j'étais contente parce qu’il n’y avait pas beaucoup d'argent chez moi. A l'époque 30 centimes, c'était 300 francs. 30 centimes c'est la place de cinéma. Je suis restée trois ans sans enfants. Mon mari n’était jamais là. Mon frère en 20 ans, a eu 10 enfants. Et puis, j'ai eu trois enfants.

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