Une jeunesse stéphanoise traversée par la guerre

Un témoignage de Régine Alexandre,
né(e) le 8 mars 1927
Mémoire recueillie à

Une jeunesse stéphanoise traversée par la guerre

Je nais rue Michelet pendant les années folles en 1927, mon frère a neuf ans. Mon père est déjà à son compte en tant que vulcanisateur, depuis 1921. L’enfance est alors une période protégée, je vis dans un monde irréel. On ne sait rien, on cache tout, tout est tabou. Nous allons au marché de la place du Peuple, des paysans locaux viennent vendre leur production et se déplacent avec des charrettes tirées par des chevaux. Les gens ramassent précieusement le crottin qui parsème les rues et dont ils font de l’engrais pour les bacs de géraniums. Aujourd’hui, l’impression générale est que l’agriculture biologique est une évolution, mais en fait nous revenons aux principes agricoles que j’ai connus dans mon enfance. Il y a peu de voitures et mon père possède une Chenard et Walker, ce qui est extraordinaire. Nous sommes privilégiés même si les voyages me sont très pénibles; les routes ne sont pas goudronnées et les vapeurs d’essence me donnent des nausées.

En 1939, c’est la mobilisation générale. J’ai 13 ans, une jeunesse bousillée ! La guerre ne nous empêche pas de ricaner entre jeunes, malgré les pannes de courant qui glacent les écoles. Une chape de plomb couvre la France.
Johanny, mon frère, est mobilisé dès 1936. D’abord, il est garde dans les camps de détention pyrénéens. Les soldats sont bringuebalés de frontière en frontière pendant 3 ans. La guerre débute et il est fait prisonnier alors qu’il est sergent. Jusqu’en 1945, Johanny est enfermé dans un Stalag près de Munich, où il n’a pas d’obligation de travail puisqu’il est sous-officier. Nous l’avons su après la libération. Nous échangeons de nombreuses lettres et nous lui envoyons aussi des colis alimentaires. Pour passer outre de la censure, nous planquons dans des pots de confiture un message inscrit sur un papier à cigarette roulé dans du papier aluminium. Nous savons que mon frère l’a trouvé lorsqu’il nous répond: « votre confiture était très bonne ».
Les prisonniers sont dans des grandes baraques remplies de puces et de poux à cause de la concentration. Ils n’échappent ni aux parasites ni aux humiliations.
Je pars au ravitaillement toutes les semaines à Saint-Héand sur un vélo que mon père a réussi à obtenir en faisant marcher ses relations. Il faut bien faire attention de garder les chats, sinon ils finissent en civets. Pendant la guerre l’obsession c’est la bouffe, pas la patrie.
Il y a aussi un rationnement pour les chaussures (les semelles sont en bois, articulées pour certaines), dont le bureau est à côté de l’Eglise Saint-Charles. Pendant toute la guerre, je me teins les jambes avec du jus de carotte et du café pour imiter des bas. J’en trace les coutures au pinceau.
J’ai la typhoïde durant un mois car il y a une épidémie. Ma mère se procure le lait nécessaire à mon traitement grâce à une voisine, les portions du rationnement ne peuvent en aucun cas y suffire.
Le 26 mai 1944, les Américains bombardent la gare de Châteaucreux. Les bombes qui tombent en chapelets manquent en partie leurs cibles, il y a 1500 morts. Il coule du sang des voitures qui transportent des corps, morts ou vivants. Mon frère qui charrie les corps toute la journée empeste le cadavre lorsqu’il rentre à la maison.
Quand la guerre prend fin, les bas instincts se révèlent. On vous dénonce par rancœur, on se retrouve devant le peloton sans raison. Je vois des filles se faire raser, dont une de mes copines. C’est mesquin, c’est manquer de mesure et d’équité. Elles ne le méritent pas, qu’elles aient fréquentés les Allemands par amour ou par intérêt. Nous découvrons l’horreur de l’holocauste dans les journaux et des squelettes descendent des trains. Nous avons été maintenus dans l’ignorance totale. Je saurais plus tard que mon future mari distribuait des journaux clandestins par le bais de la mercerie de sa mère.
Le retour des prisonniers est pénible et certains ont de mauvaises surprises. Il y a des Pénélopes mais d’autres ont trouvé un nouvel homme dans leur lit. Je me souviens d’un commerçant qui a détruit sa boutique de rage place Bellevue.
Les restrictions continuent après la guerre, lorsque ma fille naît en 1951, il y a encore des tickets de rationnement. On a eu 10 bonnes années de ceinture.

Je commence à travailler à 17 ans comme secrétaire dans l’industrie mécanique. Il y a les mines, les armes, le tissage et les cycles. Saint-Etienne bourdonne. Nous ne connaissons pas le chômage et nous pouvons changer d’employeur lorsque celui-ci ne nous convient pas.
Par la suite, je travaille avec mon mari comme secrétaire-comptable. Mon mari a toujours été mécanicien, comme son père, dont il a repris l’entreprise stéphanoise. Les trente glorieuses sont là, elle prend de l’importance et nous devons la déménager à la Ricamarie.
Je rencontre Jo à l’âge de 18 ans, c’est l’ami d’enfance d’une de mes copines. Nous nous marions en 1950, j’ai 23 ans et lui 25. Un an plus tard naît notre fille. J’ai deux enfants que je ne désire pas à ce moment là. La méthode Ogino n’est pas fiable et nous sommes frustrés, nous n’avons pas la pilule qui sera une révolution pour les femmes.

Je trouve qu’il y avait moins de décalages entre la génération de nos grands parents et la nôtre, contrairement à ceux qu’il peut y avoir avec celle de nos petits-enfants. Mes grands-parents n’ont pas connu dans leurs jeunesses des progrès techniques comme le téléphone ou le train, mais nous avions les mêmes modes de vie, les mêmes valeurs. Aujourd’hui, les couples se séparent après quelques années de vie commune alors que pour nous, divorcer était extrêmement grave. Nous faisions tout pour rester ensemble. En 1968, tout a dégringolé, les valeurs ont changé. C’est cela qui perturbe les anciens, car on pense toute sa vie avec les valeurs qui nous ont été inculquées durant notre éducation. Aujourd’hui, je ne sais pas si ces changements sont préférables, mais il faut s’adapter.

Je ne vous ai pas raconté grand-chose, on en oublie, on en omet.

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