Une petite fille pas comme les autres…

Un témoignage de Paule Thébaud,
né(e) le 29 octobre 1924
Mémoire recueillie à


Nous entrons chez Mme Thébaud, joliment habillée et nous avons la surprise d’être reçues comme des reines…le service à café en porcelaine est de sortie, accompagné de petits gâteaux. Nous nous sentons tout de suite à l’aise et l’entretien peut commencer…


Mme Thébaud est née le 29 octobre 1924 à Héric, commune proche de Nantes. Elle nous avoue ne pas être une femme ordinaire mais handicapée… chose que nous ne tarderons pas à découvrir. Paule est née avec une luxation bilatérale des hanches puis dès sa première année, elle est atteinte d’une paralysie infantile, appelée aujourd’hui polio. Une de ses jambes s’est moins développée et elle a du apprendre à vivre, depuis son plus jeune âge, avec son handicap. Nous sommes ébahies devant cette facilité qu’elle a à nous parler de ses expériences de vie, pas toutes gaies, mais néanmoins avec une force, un courage et une volonté de vivre incroyables.


A notre demande, Paule commence par nous raconter sa vie de famille. Son père, gérant d’une coopérative agricole, exploitait aussi un café et un commerce de charbon. Une employée de maison palliait aux besoins de la famille et surtout des enfants. De ses deux sœurs plus jeunes, P. et M.M (cette dernière appelée souvent Mimi Pinson en raison de sa gaieté et de ses dispositions pour le chant), Paule se sentait un peu responsable, surtout de la seconde dont elle fut la marraine. Très liées, elle ne cessa de les accompagner à chaque étape de leur existence, avouant aujourd’hui avoir peut-être été un peu dure parfois, mais seulement, se rassure t-elle, parce que elle « voulait qu’elles réussissent leur vie » ! Le handicap n’entravait en rien leurs relations et Paule restait la conseillère et amie de ses sœurs, ne laissant sa place à personne d’autre.


Plâtrée dans sa prime jeunesse, elle n’a pu être scolarisée qu’à l’âge de sept ans, lorsqu’elle a été capable de marcher à peu près correctement. Ainsi, cette courageuse petite fille commença à découvrir le monde, du haut de sa petite taille, en relativisant toujours de sa situation : « Je marchais quand même mais en boitant beaucoup. Ma jambe n’ayant pas de force, j’étais toujours embarrassée, elle traînait. Dès qu’il y avait un obstacle, j’étais par terre ! Mais bon tant pis, j’étais tellement contente d’aller à l’école ! ». Elle raconte aussi comment ce sujet était abordé au sein de sa famille. Nous aurions pu penser qu’il était tabou comme dans beaucoup de familles encore aujourd’hui…mais c’est tout le contraire. « Oh ! Ca n’a jamais été tabou, on ne m’a jamais cachée. Au contraire, mes parents tenant un café, eh bien j’étais toujours parmi les clients et j’aimais ça ! Comme je chantais assez facilement, les clients me faisaient chantonner. Ca m’a permis de me dire que j’étais capable de quelque chose quand même et ainsi de ne pas me replier sur moi, jamais… ». Nous aurions pu aussi penser que tout cela était dur à comprendre ou à vivre pour une petite fille…mais pas pour Paule. Elle justifie cela par son envie de vivre tout simplement. Entourée de monde, jouant à la poupée, elle ne cesse de développer diverses activités pour s’occuper. Elle nous confie qu’à 4 ans seulement, elle savait coudre et tricoter pouvant ainsi réaliser des robes pour sa poupée !


A douze ans, Paule fait une coxalgie (tuberculose osseuse) avec un abcès du côté de la jambe valide. « Vous savez, la salle de café était notre lieu de vie l’après-midi et à cette époque il y avait peu d’hygiène, alors comme j’étais plus fragile… ». A croire que le sort s’acharnait sur elle…mais elle s’empresse de nous dire : « Je ne dirais pas ça comme ça. Non, parce que j’ai encore trouvé à m’occuper. Alors là, les poupées ça a marché !!! Ah ah ! Pendant toute cette année là, j’ai dû rester immobilisée, dépendante la plupart du temps au lit puis un peu en fauteuil. L’employée de maison fut pour moi comme une deuxième mère. A son décès, ses enfants m’ont demandé de participer à la préparation puis à l’animation de sa cérémonie de funérailles. J’en fus très touchée et le fis volontiers. Ce fut un peu comme une occasion de lui dire merci…».


Nous lui demandons si ses parents étaient parfois plus indulgents envers elle…les anecdotes ne manquent pas pour prouver le contraire. Elle était et se sentait réellement intégrée à la famille, cela passant par les disputes entre sœurs et les réprimandes des parents !!! Elle s’amuse à nous raconter une de celles-ci pour illustrer ses dires : « Une fois j’avais traité d’andouille la vieille cousine. Oh lala ! Maman m’avait attrapé la peau du bras et m’avait dit « Tu ne recommenceras pas ! ». J’aime mieux vous dire que j’en ai bavé, enfermée sous l’escalier, j’en ai pleuré. Une autre fois, mais je ne l’avais pas mérité, c’était un peu après Noël,ma sœur cadette voulait toujours avoir le dessus,on avait toutes eu un plumier, un crayon et une gomme pour aller à l’école, les affaires comme ça c’était en cadeau. Alors j’arrive pour me servir de ma gomme et qu’est-ce que je vois, il n’y avait plus de gomme dans mon plumier et je vois P. qui me l’avait piquée ! J’ai grogné. Je me suis même mise à crier « Elle m’a volé ma gomme ! » et elle disait « C’est pas vrai, c’est pas vrai ». Alors papa qui était dans le café nous entendait faire le chahut. Il est arrivé et j’ai pris une de ces claques « T’es la plus grande, t’es la plus bête ». Alors celle là je ne l’ai jamais oubliée parce que je l’ai trouvée trop injuste ! « T’es la plus grande, t’es la plus bête », c’est la seule gifle que j’ai reçue et dont je me souvienne. »


Le temps passe et en tant que filles, la question de l’amour nous démange… A l’aise, nous entamons le sujet et c’est avec une aisance et sans retenue qu’elle nous répond : « Vous savez à cette époque là, on était très retenue par les familles. Il ne fallait pas…et puis à l’école on nous faisait la morale. Il n’était pas question : si les filles parlaient aux garçons en sortant de l’école, ce n’était déjà pas très bien vu. ». Cela reste pour l’adolescence mais pour ce qui est de l’âge adulte, elle garde toujours le regret de ne pas avoir pu fonder une famille.« De toute façon je ne pouvais pas…Faut être deux ! Et ça ne s’est pas présenté. D’autre part, mon éducation tant familiale que religieuse en pension chez les sœurs me l’interdisait. J’ai déjà eu de la chance parce qu’à l’époque, les handicapés, ils étaient plutôt cachés. Tandis que moi j’ai vécu une vie normale. Je vous mentirais si je vous disais que je n’y ai pas pensé ! Mais de toute façon, je pense que le mot « aimer » c’est aimer l’autre plus que soi…Donc c’est pas le…comment dire… Etre une charge pour lui ou même ne pas être une charge. Aurais-je pu avoir un enfant ? Ce n’est pas sûr. Pour moi, un couple c’est pouvoir donner un enfant. J’avais mes besoins de maternité comme tout le monde. J’ai estimé que ça aurait été mal aimé». Nous ne sommes pas d’accord et la discussion tourne au débat. Une femme si exceptionnelle ne devrait pas rester seule…


Toute une vie à partager avec son handicap… Madame Thébaud a su relever le défi sans jamais se plaindre. A l’entendre, nous avons l’impression que tout a été si facile, chaque problème trouvant sa solution. Il y a eu bien sûr des hauts et des bas mais Paule a su rebondir et trouver les réponses à ses questions grâce à la religion : « Ca m’a aidé dans ma vie, dans l’acceptation de mon handicap. Nous n’avons jamais manqué la messe le dimanche et tout le monde y allait. Maman allait à la première messe le dimanche matin avec l’employée de maison. Papa et moi, nous allions à la messe de 9h car il y avait trois messes à l’époque. Mes petites sœurs allaient à la grande messe. » Elle réfléchit un moment…hésite un peu et reprend calmement : « La religion m’a donné une formation… Oh je ne sais pas comment vous dire cela, la religion m’a appris à aimer n’importe qui…à ne pas faire de différences entre les gens, suivant qu’ils ont de l’argent ou qu’ils n’en ont pas, suivant qu’ils sont intelligents ou ne le sont pas. Oui c’est ça, à ne pas faire de différences et donc à aimer chacun pour ce qu’il est. »


Suite à ces belles paroles, nous demandons à Paule si elle a une devise, un idéal de vie qui lui correspond. Avec sincérité et après une longue réflexion, toujours soigneuse de ses propos, elle se confie et nous l’écoutons attentivement : « J’ai toujours aimé donner…J’ai besoin de donner, besoin d’être utile. Oui, j’ai besoin d’être utile, c’est quelque chose de vraiment très profond, de très profond en moi et c’est gravé en moi tout comme le besoin d’aimer. Comme je n’ai pas pu aimer sous la forme que j’avais désirée, alors je compense comme ça un petit peu. » Elle enchaîne par ses regrets et ses fiertés. Même si elle considère avoir eu une vie magnifique où elle a pu s’épanouir et profiter de la vie comme n’importe qui, elle évoque, timidement, son chagrin de ne pas avoir pu être une maman. Néanmoins, elle reste sur une note positive en parlant, non pas de sa plus grande fierté, mais de sa vision d’elle-même et du seigneur qui, pour elle, l’a accompagnée chaque jour de son existence : « Je n’ai pas de fierté particulière. Je dirais plus que je le suis : fière d’avoir réussi quand même surtout en fonction de ce que j’étais. Ce n’est pas pour moi une fierté, c’est plutôt un moyen de dire merci au Seigneur parce que j’aurais pu être handicapée comme je suis et ne pas avoir la force d’agir et ça il me l’a donnée… »


Petite par sa taille mais grande par l’esprit, Dame Thébaud nous donne une grande leçon de vie. Chaque instant de sa vie aurait pu être beaucoup plus compliqué que cela mais elle a su positiver et regarder les choses sous un tout autre angle. Nous restons ébahies devant cette courageuse femme, qui, à aucun moment, ne s’est plainte de quelconque manière.



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