Une vie à transmettre ses engagements

Un témoignage de Jean Piger,
né(e) le 3 septembre 1927
Mémoire recueillie à


Nous sommes, de nouveau, réinvités chez M. Piger. Comme toujours, nous sommes très bien accueillis et nous abordons cette fois-ci, sa vie professionnelle et son passage à la retraite…


N’ayant pas fait d’études, Jean est embauché comme apprenti métreur par un artisan venu faire des travaux chez lui. Son stage lui plaît et c’est de cette manière qu’il se lance dans ce domaine. Il nous parle du plein emploi et de la reconstruction de la France : il pense y avoir participé car dans sa ville natale, à Rouen, tout est à refaire suite à l’occupation allemande. Il y avait la cathédrale de Rouen ou encore celle de Notre Dame du Havre, les ponts enjambant la Seine détruits à l’époque pour empêcher les allemands de progresser à l’intérieur du pays, ou encore les aiguillages que les cheminots français avaient fait sauter au moment du débarquement. Tous ces chantiers, M. Piger y a participé, se donnant un vrai rôle dans la remise sur pied de son pays.


Puis le temps a passé, rencontrant des difficultés sentimentales. Jean s’est retrouvé dans un même temps, sans travail. Trouver un emploi sur Paris à 53 ans sans être parisien n’a pas été évident. La reconversion a été plutôt difficile car, de l’ingénieur, il n’avait que la dénomination de l’époque. Sans qualification mais avec des années d’expérience, il part refaire sa vie à Nantes où il trouve deux emplois à la fois le 14 avril 1980 !



Pas besoin de choisir entre ceux-ci car les deux peuvent se cumuler et procurer à M. Piger un réel épanouissement personnel. Il sera donc employé dans une entreprise de Nantes afin de redresser sa situation financière et par la même occasion, il aura la chance d’être professeur à l’IUT de Saint-Nazaire, section bâtiment. Une aubaine qu’il ne peut refuser aux vues de son amour pour la jeunesse. « Ça a été mes meilleures années... Je connaissais si bien mon métier que je ne préparais jamais mes cours, j'avais tout dans la tête, mais rien dans les mains, rien dans les poches! ». En récompense, pas de diplôme ni d’augmentation, mais un acte qui veut dire beaucoup plus pour M. Piger : « les élèves ont demandé que mon nombre d'heures soit augmenté. Ca a été mon plus beau diplôme... ». Il a eu aussi la dernière année, la charge de former les secrétaires de direction d’entreprises du bâtiment, venues de toute la Bretagne. « J'ai la satisfaction de vous dire qu'une jeune fille de St Malo a été embauché chez un architecte rien qu'en montrant une note qu'elle avait prise pendant mes cours. C'était passionnant... Je pouvais avoir une angine, être à moitié grippé, dès que je rentrais dans la salle de cours, j'étais transformé. » Avec ses trente-deux ans d’expérience, Jean maîtrisait son domaine en tant qu’homme de terrain. Il regrette d’ailleurs la suppression des intervenants professionnels dans les IUT et souligne avec son franc-parler : « Mitterrand l'a fait supprimé, il a fait une connerie absolument formidable !».


L’entreprise nantaise dans laquelle il s’était lancé ayant fait faillite, il monte son propre cabinet d’expertise. Seul dans cette aventure, il devait à lui tout seul chercher des clients afin de chiffrer les dommages, trouver les vices cachés des constructions, contacter les assurances et les entreprises… Un travail trop difficile surtout qu’il ne faisait pas parti d’un syndicat d’experts. Il nous confie même : « Je ne savais pas trop bien quel prix facturer mes prestations. Pour avoir des clients, je ne facturais pas trop cher... Ah ah ah ! ».


C’est sur cette dernière expérience professionnelle que M. Piger profite enfin, à soixante ans, de sa retraite… Mais ce n’est pas pour autant qu’il en est content. Malgré le fait que son entreprise d’expertise n’ait pas fonctionné parfaitement, il avoue tout de même que Mitterrand lui a permis de « bien s’en tirer » en votant la retraite à 60 ans. Conscient de la situation d’aujourd’hui, il s’adresse aux générations futures qui risquent de subir le contre coup : « Il va y avoir des désordres. Je ne vous dis pas ça pour être pessimiste, je vous dis ça parce que c'est vrai. Soyez prévoyants! Soyez courageux ! Soyez prêts à changer de piste ! Restez curieux de tout ! »


Par ailleurs, il nous assure être déçu de quitter son travail. Pourquoi ? Suite à une deuxième déception sentimentale, il ne veut pas se retrouver tout seul. Il se livre à nous, pudique mais honnête, et nous explique sa nouvelle vie de jeune retraité.


Pour lui, sortir d’une dépression, c’est être bien dans sa peau : il décide donc de se rendre utile pour les autres afin de nouer des liens affectifs avec le monde qui l’entoure. Il rentre donc comme bénévole dans la maison de retraite Saint-Joseph à Nantes, lieu où il vit actuellement, pour éviter dit-il « de s’ennuyer comme un rat mort » ! Il s’inscrit en même temps à l’association des Paralysés de France en tant qu’ingénieur bénévole : entre les plans des bâtisses des personnes accidentées, les réunions avec la ville de Nantes pour rabaisser les bordures des trottoirs ou encore la création d’une entrée spéciale pour les fauteuils roulants au Cinéma Gaumont de Nantes, le sexagénaire n’avait pas une minute pour lui. A son palmarès, Monsieur rajoute sa participation comme auxiliaire des aveugles, soutien scolaire à domicile chez des enfants issus des milieux populaires et écriture de textes pour la paroisse proche de chez lui. Enfin, il nous annonce que depuis le 16 septembre 2010, il a été élu président du Conseil de la Vie Sociale de la maison de retraite, tâche qu’il est fier d’assumer et dont il prend les responsabilités très à cœur. Le Conseil se réunissant quatre fois par an, il doit organiser des réunions préparatoires, réaliser des discours, faire remonter les vœux des résidents… Autant dire que tout cela ne lui fait pas peur et que personne ne vienne lui dire comment il doit faire !


En homme respectueux de lui-même et des autres, il termine en nous expliquant sa philosophie de vie. Nous l’écoutons attentivement et ne ratons pas une miette des propos de ce grand Monsieur :


« J’ai une devise. Avoir une conscience droite, ne jamais faire des choses qui vous paraissent un petit peu douteuses pour votre remord ou pour votre attitude de nature humaine. Respectez les hommes et respectez vous-même en premier. Deuxièmement, si vous vous respectez vous-même, vous êtes sur que vous n’aurez pas de reproches à vous faire d’avoir pris telle décision. Ma devise c’est : « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Fais en conscience et pas en mode écervelé. Prends tes décisions en homme respectueux de toi-même et en homme respectueux des autres. Votre liberté cesse où commence celle du voisin… Une fois que vous avez pris votre décision en votre âme et conscience, ne pas vous dire quinze jours après : « Ooooh j’me suis trompé, oooh je n’aurais pas du… ». Non, vous l’avez fait avec droiture au moment M, au jour J, à l’heure H. Tout le monde fait des erreurs mais il ne faut pas en faire une défaite. »


En écoutant les enseignements et la philosophie de vie de notre nouveau compagnon, nous resterons toujours sous le coup de l’émotion qu’il a su nous transmettre. Et c’est là, toute sa sagesse, exprimer son savoir et faire vivre la tendresse du quotidien de la maison de retraite.



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