Une vie auprès des enfants

Un témoignage de Simone Jeannot,
né(e) le 1 janvier 1970
Mémoire recueillie à

« Ma vie a été consacrée à l’enfance »

Je ne me suis jamais mariée parce qu’il s’est trouvé que pendant la guerre de 40, j’ai été appelée. J’ai été libérée de ma profession parce qu’on avait fermé la Maison de l’Enfance où je travaillais. On nous avait demandé de nous occuper des enfants qui étaient réfugiés au Palais et qui y semaient la pagaille... Il fallait vraiment s’occuper de ces enfants, les distraire et les empêcher de sombrer avec leurs parents. Nous étions deux équipes, une le matin, l’autre l’après-midi. On les emmenait au parc de la Tête d’Or qui était tout à côté et on les faisait jouer, on s’occupait d’eux toute une matinée ou toute une après-midi.

En voyant la détresse de ces parents et de ces enfants dont certains avaient perdu leur famille durant le voyage, je me suis dit : « Il doit quand même y avoir quelque chose à faire » car les maisons où je travaillais appartenaient à une association qui s’appelait le « Comité Commun » qui était quelque chose d’énorme. Elle possédait trois maisons très importantes. Une à Sylvabelle avec plus de 300 enfants : Il y avait la grande maison avec les enfants de 6 à 14 ans, ils ne prenaient pas au-delà parce que c’était mixte, et puis la pouponnière où il y avait quatre groupes de tout-petits. On ne les prenait pas avant un an. Il y avait l’autre maison à Varey dans l’Ain qui était en fait un vieux château très beau. Et enfin, il avait une maison à Monnetier-Mornex, c’était pour les enfants qui avaient besoin de soins médicaux. C’était un préventorium. Les autres, c’étaient surtout des aériums.

Je m’étais donc dit : « Il faut faire quelque chose ! ». Par chance, il s’est trouvé qu’on a ouvert une autre maison, toujours la même société, à l’Adret à Villard de Lans. 300 enfants encore. Et là, nous avons passé toute la guerre avec ce qui s’est passé dans le Vercors. Mais nous n’avons pas été trop ennuyés. On a eu la visite des Allemands une fois. Ils ont mis les enfants en rang, je leur ai dit : « Surtout que personne ne crie, que personne ne pleure. Ils ne viennent pas pour vous. Ils viennent pour chercher l’aumônier de la maison d’au-dessus. Ils ont trouvé ses brodequins et son sac et ils ont pensé qu’il s’était réfugié chez nous. Ils le cherchent. Alors vous n’avez pas à vous inquiéter.»
Que se soit les enfants ou les Allemands, les deux ont été corrects. Les Allemands ont bien visité et puis ils sont repartis. C’est la seule fois où on s’est autant inquiété pour les enfants. On avait quelques enfants juifs. Moi, je ne le savais pas, c’est la directrice qui les connaissait en tant que juif. J’étais libre et assez sereine ne connaissant pas l’identité de ces enfants.

Et puis, nous avons été inquiétés une autre fois pour le ravitaillement. On était ravitaillé par Grenoble et toutes les semaines, on nous montait un camion de nourriture. Et c’est nous, qui étions la plus grosse maison, qui devions faire le partage entre les habitants. Ils avaient droit à 30 gr de ceci, 30 gr de cela… On était aidé par une maison d’adolescents qui était plus loin et qui s ‘appelait « Les sapins ». C’était des jeunes gens qui continuaient leurs études. Ils nous aidaient bien parce que c’était un boulot qui nous prenait toute l’après-midi. Un jour donc, le ravitaillement ne montait plus. Que faire ? 300 gosses à nourrir, sans compter le personnel. Un grand point d’interrogation.

Alors avec la directrice, nous sommes allées à Saint-Nizier de Moucherotte où il y avait un officier Allemand qui était là, surveillant la région. Il était en sieste, on nous a donc fait asseoir près de la table d’orientation et on a attendu que monsieur se réveille.
Pendant ce temps là, trois belles limousines noires sont survenues avec plein d’officiers allemands bien décorés. Ils ont étalé leurs plans sur la table d’orientation et ils ont discuté, discuté. Nous, on était à peu près à deux mètres d’eux. Malheureusement, nous ne savions pas l’Allemand ni l’une ni l’autre. Autrement, on aurait su ce qui allait se passer. Puis, ils ont replié leurs plans et ils sont repartis. Ils sont redescendus sur Grenoble.
Et voilà notre officier qui vint et qui nous a demandé : « Qu’est-ce que vous voulez ? » Alors on lui a répondu « Le ravitaillement ne monte plus alors on ne sait pas s’il faut renvoyer les enfants dans leur famille ou si le ravitaillement va revenir. » Il nous a dit étourdiment : « Dans trois jours, c’est fini ! » Qu’est-ce que ça voulait dire ? Si on avait su... Il s’est rendu compte qu’il avait dit une bêtise et il nous a dit : « Non, non, vous restez ! On avait drôlement peur. Alors on lui a répondu : « On ne peut pas rester. Nous sommes la directrice et la personne chargée des enfants. La maison ne peut pas fonctionner toute seule. Il a réfléchi un moment et a dit : «Une qui reste ! » Alors, on se faisait des politesses : « C’est toi, c’est moi etc. ».
Finalement, c’était probablement un brave type, il a dit : « Allez, oust, vous partez ! On ne se l’est pas fait dire deux fois, on est montées sur nos vélos, on est parti aussi vite que possible. Moi qui n’étais pas bonne pour le vélo, je vous assure que ce jour-là, j’ai tricoté pour vite monter ! Alors on est rentrées et effectivement, trois jours après, il y a eu l’invasion du Vercors. C’était les plans dont ils avaient discutés.

Ils ne se sont pas arrêtés à Villard grâce au chanoine Douillet du village qui avait discuté avec les Allemands et qui avait dit : « Il ne faut rien faire à Villars, c’est plein de maisons d’enfants. Il faut absolument ne pas bombarder ni faire de bataille dans Villars. Ailleurs si vous voulez, c’est votre affaire mais pas dans Villars. Il faut respecter ce village. » « D’accord, disait les allemands, on veut bien respecter Villars à condition que vous nous respectiez aussi. Dés qu’on sera sorti, on fait ce qu’on veut ». Ils ont traversé Villars et à partir du bois Barbu, c’est là qu’ils ont commencé leurs atrocités à Vassieux, à la grotte de la Luire... Ca été affreux. Enfin c’est comme ça.

La guerre finie, on était à peu près tranquille. J’ai reçu alors une lettre de l’UNESCO qui me donnait à choisir un séjour soit 6 mois en Amérique, soit 6 mois en Angleterre, soit 3 mois en Suisse. A ce moment-là, ma mère, qui était très âgée, était avec moi. Je me suis dit alors : « Je ne peux pas partir en Amérique en laissant ma mère. » Je venais de perdre mon père. Alors « La Suisse, j’aurais bien l’occasion d’y aller, c’est tout près. Il faut que je révise mon anglais alors je vais aller en Angleterre ». Alors je suis partie en Angleterre. On devait être trois, mais il y en a une qui a été retenue parce qu’elle avait la scarlatine. Et l’autre était mineure, ses parents n’ont pas voulu qu’elle parte à l’aventure. La paix venait à peine d’être signée. Je suis donc partie seule. J’ai d’abord été à Oxford dans une pouponnière.
Une pouponnière, c’est là où on soigne des enfants qui ont entre 0 et 4-5 ans. Il y en a une encore à Cuire du Rhône, je crois. J’y ai travaillé quand je faisais des stages d’infirmière. Je pense qu’elle existe toujours. J’ai donc été dans cette pouponnière durant 3 mois, je m’y suis ennuyée parce que je parlais très mal l’anglais, je baragouinais et j’ai trouvé les anglaises un petit peu égoïstes. Elles ne me tendaient pas la main pour me montrer, j’étais isolée. Le docteur qui travaillait dans cette pouponnière et qui parlait français n’était pas là, il était en vacances. Enfin tant pis. J’ai fait mes 3 mois tant bien que mal.

Ensuite, on m’a expédiée en Ecosse, là c’était très bien parce qu’on parlait un peu français. Et puis dans la rue, on me regardait car j’étais habillée en noir pour le deuil de mon père et en Angleterre, on s’habille pas en noir, on met des couleurs vives, du rose, du bleu pâle…tout ce que vous voulez. En Ecosse, on me parlait français dans la rue. C’était sympathique comme tout. Et puis la maison, ça n’a pas été toujours facile pour moi. C’était des enfants qui avaient entre 6 et 11 ans et qui étaient à l’école primaire. Ils se moquaient de moi, de ma façon de parler mais à part ça, c’était bien. Ca m’avait donné l’idée de faire une petite maison comme j’avais vu : Des petites maisons avec 12 enfants et puis 3 personnes. J’avais 2 amies qui devaient venir en Angleterre, elles étaient d’accord avec moi pour fonder un petit foyer.
Alors on a fait ce petit foyer. La première maison, c’est Madame Gilet des entreprises Gilet, elle était une grande dame d’œuvre de Lyon, qui nous l’a prêtée parce que je n’avais pas les moyens d’acheter. Elle avait des maisons à Bully. Mais malheureusement, à l’automne 48, il y a eu un affaissement de terrain et l’escalier de la maison s’est lézardé. On nous a dit : « Il faut déménager». On a placé les enfants chez des amis pour chercher une maison. Où trouver une maison ? Et puis finalement, c’est mon épicière qui était très gentille avec moi qui m’a dit en me voyant revenir avec une tête d’enterrement : « Qu’est-ce qui vous arrive ? » Je lui réponds « Je cherche une maison car il faut qu’on évacue Bully, là-haut. Et je n’ai rien trouvé. ». Elle me dit : « La maison Arnaud ! Juste en face de l’hôpital, c’est pas loin. Il y a un petit chemin et vous aboutissez à la maison. C’est une bonne petite propriété avec un petit parc ». Aujourd’hui, on en a fait une belle école.

Alors j’y suis allée. Il y avait un gardien dans une petite maison, on aurait dit la maison de Blanche-Neige. Alors je lui ai expliqué ce que je voulais, l’adresse des propriétaires parce que je voulais louer ou acheter si possible. Sûrement pas acheter tout de suite, enfin louer se serait bien. Il était réticent, il avait peur qu’on le déménage. Alors je lui dis « Vous savez, vous avez une jolie petite villa et nous, on vient avec des petites enfants, ce serait bien qu’il y ait un homme, on n’a pas d’homme avec nous. On a quelques fois besoin d’un homme que ce soit pour les garçons ou pour un petit bricolage » Il m’a donné tout de suite l’adresse à Paris.
Alors j’ai envoyé un fondé de pouvoir à Paris et il a pu obtenir la location pour trois ans. Au bout de trois ans, il a fallu ou partir ou acheter. Et bon, on n’a pas trouvé les 20 000 francs. Alors il a fallu déménager de nouveau. Et c’est un des messieurs du Conseil d’Administration qui nous a dit que le bureau des œuvres avait souvent des maisons qui se libéraient. Il y en avait deux à Vaugneray. Il y avait deux hectares de terrain. On s’est installé là et on y est resté définitivement, aujourd’hui, il fonctionne encore. Ca s’appelle toujours « Rayon de soleil » mais on a nommé un nouveau directeur, un Mr Bled. J’ai fait partie du Conseil d’Administration longtemps mais maintenant, je n’y vais plus. Ça ne m’intéresse pas car on ne fait plus le même travail. Maintenant, on leur confie un adolescent difficile. Ça a changé, comme tout.


« Les anciens ne sont pas accueillis, c’est vous dire, même ceux qui ne viennent pas, ils pensent à la maison quand même et viennent me voir à la Croix-Rousse. »

« On efface pas la souffrance des enfants qui n’ont pas eu une vie normale. On a beau faire, ils sont toujours marqués. »

« Moi, ce que je cherchais c’était de leur donner une vie, la plus normale possible, de leur apporter une sécurité. Je n’ai jamais été une maman câline. Je n’avais pas le temps, ils étaient trop nombreux. »

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