Une vie pleine de voyages

Un témoignage de Suzanne Moulin,
né(e) le 1 janvier 1917
Mémoire recueillie à


«Je suis née à Saint-Etienne, d'une très vieille famille stéphanoise. Il y avait déjà le tram, qui était une guillotine car il passait contre les trottoirs, mais je n'ai jamais vu d'accidents, on avait l'habitude.


Quand j'étais jeune, j'habitais la maison à droite du Crêt de Roch, il y avait plein de commerçants mais aujourd'hui il n'y a plus rien!


Il y avait aussi des galeries à côté du lycée de filles, où un groom s'occupait de l'ascenseur. A Marengo, il y avait des fiacres, le seul conduit à Sainté était conduit par un noir avec un haut de forme. Marengo était en deux parties, entre la préfecture et l'Hôtel de ville rien n'a changé sauf qu’aujourd'hui c'est dur de circuler avec tous les sens interdits. Je suis allée chez le dentiste vers le Gaumont et on a été obligé de faire le tour par Carnot et le retour par la place Boivin, puis par le Royal, ça a prit une demi-heure!


Je n'avais pas beaucoup de loisirs pendant ma jeunesse. Je restais avec les parents et on allait voir les frères et sœurs des parents qui avaient des enfants. On avait bien un cerceau, des ballons mais on jouait surtout ensemble. Plus grande, je faisais du vélo. Je suis aussi douée pour la peinture.


Quand j'avais une quinzaine d'années, j'ai travaillé avec ma mère qui avait un magasin de fournitures de mode et fournissait les modistes de la région. Les modistes choisissaient et ma mère leur envoyait les produits. J'ai travaillé avec elle jusqu'à 22 ans, puis je me suis mariée. On a habité une bourgade près de Paris où mon mari était ingénieur aux chemins de fer, dans une boîte qui s'appelait Sécuritas. Dans la ville on n’avait pas trouvé de logement, donc on nous a envoyé en Afrique pour le travail, au Mali actuel. On y est resté jusqu'en 1945, où l'on est retourné à Saint-Etienne, ma ville natale.


Mon mari, ingénieur, vérifiait si les maisons étaient aux normes sécuritaires. Il était payé 2 ans et demi sans travailler grâce au boulot en Afrique. On a été au Sénégal, à Thies.


Mon mari avait un collègue qui était embêté car il avait été nommé dans le sud et sa femme ne pouvait pas le suivre car elle n'avait pas de remplaçante, étant gérante de la société Bata.


Le magasin de chaussures Bata recherchait une directrice, on a donc demandé à mon mari mes références, je n'en avais pas, ils ont ensuite demandé une photo de moi. Mon mari m'a annoncé que j'étais embauchée comme gérante grâce à ma photo!


Au Sénégal, j'ai appris à faire du cheval. On avait deux chevaux, et on se déplaçait avec. On en a fait aussi à Saint-Etienne, j'ai appris à monter à cheval, je n'en avais jamais fait avant. Un excellent cavalier m'a donné les explications, au début c'était bien, j'étais au pas, puis son cheval est parti au galop et le mien l'a suivi, horreur! J'avais enlevé les pieds des étriers, je tirais sur les rennes mais il ne s'arrêtait pas. Au bout d'un moment, le cheval en a eu assez et il est rentré à l'écurie avec moi sur son dos, je ne suis même pas tombée.


Mon mari cherchait du travail, et a Clermont on lui a dit: «Vous savez il y a une place de directeur des travaux publics». Il a d'abord pensé à son jeune frère, mais c'est mon mari qu'ils voulaient. Cela l'embêtait, mais je l'ai convaincue parce qu'il avait eu de l'expérience en Afrique. C'était dur au début mais il y est arrivé.


Il a pris sa retraite au bout de trente ans. Il avait 5000 hommes sous ses ordres, sur plusieurs chantiers, c'est lui qui a fait le début des autoroutes entre Saint-Etienne et Lyon, où on a habité.


Ma mère m'a donnée son magasin de mode car elle était trop âgée, ça ne marchait plus très bien, moi j'en ai fait un magasin de robes de mariées car elle vendait déjà des voiles et des couronnes.


Alors les jeunes il faut que j'vous dise : « Quand une personne mourrait, le deuil était de quatre ans pour les parents proches. Ma mère était gérante d'un magasin de deuil. Quand mon père est revenu de la guerre et vendait des chapeaux de deuil. Les veuves portaient ces chapeaux avec des tissus crêpes comme des larmes qui tombaient jusqu'aux chevilles, ça se faisait comme ça!


Le magasin de fournitures de mode s'est donc transformé en magasin de robes de mariées et aujourd'hui je l'ai vendu à Pronuptial. Je l'ai tenu pendant 20 ans.


A notre retraite, on avait une maison dans le midi à Bandol, où on est resté 25 ans.


C'est là que je faisais de la peinture. Aujourd'hui, la maison est à vendre.


J'ai aussi conduit jusqu'à mes 90 ans. Quand on a plus de voiture, on se sent moins libre, mais la fin de vie est quand même agréable quand la vie a été rigolote. J'ai eu un garçon et j'ai quatre arrières petits enfants dont le dernier est né cette année, trois filles et un garçon.


Aujourd'hui les jeunes ont plein d'occupations, j'ai un petit-fils urgentiste à l'hôpital nord et une petite fille qui travaille dans les quartiers difficiles et s'occupe des enfants, il faut des nerfs d'acier pour ça!


J'ai une passion pour la cuisine, j'ai beaucoup cuisiné. C'est moi qui ai fait mon dîner des 80 ans où il y avait 30 personnes à table. Je n'ai pas fêté mes 90 ans car je suis revenue de Bandol et ça ne s'est pas fait.»



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