Une vie remplie d’épines !

Un témoignage de Naïk Chemineau,
né(e) le 19 mars 1946
Mémoire recueillie à


Nous rencontrons Naïk dans la cafétéria de la maison de retraite. Toute souriante comme a son habitude, elle est excitée et flattée de nous raconter son histoire…


Naïk est née le 19 mars 1946 à Martigné-Briand qui se situe entre les Deux Sèvres et Le Maine-et-Loire.


Neuf jours après sa naissance, suite à une épidémie, elle a fait une encéphalite et une pneumonie. Un vaccin existait mais il ne se trouvait qu’à Poitiers. Le médecin, très alarmé par son état, ne voulait pas la transporter car pour lui, l’emmener jusque Poitiers serait la tuer. Elle était devenue toute noire et a eu 22 ballons d’oxygène. Naïk nous montre une des sept cicatrices laissées par la maladie sur son corps.


Il y avait un petit garçon, un de ses voisins, qui était aussi malade. Le médecin avait dit : « le petit va être sauvé et la petite Chemineau va mourir ». Mes parents ont donc souhaité m’ondoyer (Baptême réduit à l'essentiel en cas de risque de mort imminente). Elle avait les yeux tout blancs et elle a rendu la matière par la bouche. Un jour, son père a vu qu’elle tirait la langue et a donc vite appelé le médecin qui s’est empressé de leur annoncer qu’elle demandait à boire et qu’elle était donc sauvée ! Finalement à la surprise de tout le monde, c’est le petit voisin qui est décédé et Naïk, elle, a survécu.


C’est suite à sa maladie que sa mémoire connaît des dysfonctionnements. Dans le cerveau, elle a des cellules qui ne fonctionnent pas. Elle se souvient des évènements qui la marquent, mais pas des choses qui lui semblent plus futiles.


Sa mère était fatiguée c’est pourquoi ses parents ont décidé d’employer une jeune fille de 14 ans qui se prénommait Georgette, pour s’occuper d’elle.


Quand elle a eu un an, elle et ses parents ont déménagé à Chenillé dans le Maine-et-Loire. Elle y a passé toute son enfance jusqu’à ses 12 ans. Elle a aussi été en pension pendant six ans. C’est une très bonne école de rééducation. Elle a vu une soixantaine de médecins qui ont tous répondu la même chose à ses parents : « Elle n’est pas sotte mais sans mémoire, elle ne peut rien faire ! ». Naïk tient à nous préciser qu’elle peut quand même rendre des services tels qu’aller à la pharmacie seule, rapporter des choses qu’on lui demande…


Les parents de Naïk tenaient un salon de coiffure, ils gagnaient bien leur vie, elle aurait pu apprendre la coiffure si elle avait eu assez de mémoire : « Et avec mon handicap, tout a été raté, ma mère ne me supportait plus, elle a divorcé. Après mon père s’est remarié puis rebelote parce que ça n’allait plus. Mon père a été deux fois divorcé et il ne s’est jamais remarié. Je pense que ça vient de moi, il dit que non mais moi je dis que si ».


Fille unique, Naïk n’a pas eu l’amour souhaité par sa maman qui n’aimait pas les enfants et qui « n’était pas maternelle pour un sous ». Naïk nous raconte les derniers mots douloureux que lui a dit sa maman : « Ma mère m’a dit ça, j’avais douze ans, j’étais à Saint Morand sur Sèvre, et elle m’a dit « Tu vois je ne m’occuperai plus de toi ». A Saint Morand sur Sèvre il n’y avait rien, que des champs. Alors elle m’a emmenée dans un champ, elle m’a fait asseoir et elle m’a dit ça. Et puis quand je suis revenue chez les bonnes sœurs j’étais blanche comme un linge, il paraît. Mais en fin de compte elle ne s’est jamais occupée de moi. C’est mon père qui m’a élevée, pour ainsi dire, tout seul ».


Après les six ans de pension, elle a été placée dans un foyer avec les filles mères. Son père ne pouvait pas s’occuper d’elle car il devait trouver du travail : « Ma mère ne s’est jamais occupée de moi. Mon père a pleuré bien des fois mais il n’avait pas le choix. Il cherchait pour me mettre dans un atelier protégé mais c’était la campagne. Moi la campagne ça aurait été ma mort, ne pas pouvoir sortir, aller en ville, ce n’est pas possible pour moi ». Il fallait donc trouver une structure pour l’accueillir.


A l’époque les foyers pour handicapés n’existaient pas : « Vous voyez des foyers qui préservent les gens comme nous pour pas qu’il nous arrive des malheurs, ça n’existait pas, alors il fallait bien trouver une solution ». Elle serait bien restée un peu avec les filles mères mais elle n’avait pas assez de mémoire pour se souvenir des dosages des biberons. Elle ne peut pas vivre, se débrouiller toute seule. C’est pourquoi Naïk est rentrée dans cette maison de retraite à l’âge de 17 ans : « Alors on levait les dames, on les changeait, on faisait les préventions d’escarres, on faisait les lits, on faisait les couloirs, on mettait le couvert, on lavait la salle à manger. On faisait tout ça sans être payé. Le personnel avait des pensionnaires comme nous, handicapés, qu’ils faisaient travailler et qui en abusaient ».


Pendant ses années à la maison de retraite, son père venait souvent lui rendre visite et il l’emmenait en vacances : « Moi, mon père, il m’a payé des voyages. Je suis allée au Maroc, en Tunisie, les Baléares, la Suisse, le Portugal, Rome. J’ai fait tout ça ». Elle a aussi pris le train ou l’avion seule, il y a des gens qui sont là exprès pour installer les personnes qui ont des difficultés.


En creusant un peu plus, nous souhaitons en savoir plus sur sa vie amoureuse. Mais sur la question de l’amour, Naïk nous donne une réponse claire et précise, elle n’aurait pas pu avoir de mari car pour elle, ce n’était vraiment pas envisageable : « Pourquoi faire briser la vie d’un homme, mais vous vous ne rendez pas compte. Vous êtes handicapé, vous ne le dites pas, ça ne se voit pas et vous n’êtes pas capable de faire la cuisine. Après, je ne savais pas faire marcher une machine à laver, alors il rentre du travail rien n’est fait, la cuisine n’est pas faite, le ménage n’est pas fait, le repassage n’est pas fait, quel homme va supporter une femme comme ça ? Réfléchissez ! Personne, ou alors il faudrait qu’il soit zinzin. Bah non, c’est pas possible, ce n’est pas ça la vie d’un couple. La vie d’un couple c’est de travailler ».


Son plus grand regret est d’avoir habité en campagne et qu’un jeune médecin ait dit : « non elle n’est pas transportable ! ». Elle a été sauvée mais a des séquelles irrémédiables : « Si j’avais pu trouver un médecin qui me donne la mémoire. J’en avais vu un mais il ne pouvait pas m’opérer du cerveau, pas du bon côté du moins. J’en ai vus des médecins, j’ai fait dépenser des sous à mes parents. Ils disaient « oh ça va aller, ça va venir, ça va venir ! », ils avaient espéré jusqu’à mes 17 ans. Il y avait une école médicalisée pour handicapés, qui était du côté du Quai de la Fosse, c’est une très très bonne école. On était une quarantaine d’enfants, il y en avait qui avait réussi à avoir leur certificat d’études mais moi je n’arrivais pas puisqu’on disait : « tiens t’apprends ça » et cinq minutes après « qu’est-ce qu’on tu as appris ? » et je ne savais plus. C’est dingue de dire une chose pareille, c’est dingue ! Et le médecin a dit que je ne pourrai jamais gagner ma vie puisque je n’ai pas la mémoire voulue ».


Des parents qui ont des enfants équilibrés, qui n’ont pas de problèmes, ne peuvent pas forcément comprendre les parents qui ont des enfants handicapés. « Quand on me voyait, on disait à mon père « elle n’est pas handicapé ta fille qu’est-ce que tu racontes ? » puisque ça ne se voit pas. Il avait beau expliquer mon père que j’avais un problème, que je ne retiens pas. Ah non ça ils ne comprenaient pas ça. Alors pour mon père ce n’était pas évident, mais j’avais un père qui m’adorait. Il aura fait tout ce qu’il avait pu, il a fait tout ce qu’il a pu pour moi. Regardez tout ce qu’il m’a payé comme voyage et tout parce qu’il disait « plus tard tu ne pourras pas voyager ». Il m’a payé tout ça, il s’est dit plus tard tu pourras dire « j’ai fait-ci, j’ai fait-ça, j’ai été là ». Il a été chouette, il m’adorait ».


Son père est mort, ici, à la maison de retraite St Joseph dans laquelle il est resté 12 ans mais comme dit Naïk « 12 ans de bonheur ». Le père s’accrochait à sa fille et la fille s’accrochait à son père.



Naïk a eu une vie remplie d’épines. Un handicap peu visible mais tout de même présent, qui ne lui permettait pas de vivre seule. Une maman qui ne l’a que très peu élevée et qui l’a rejetée à 12 ans. Heureusement elle a eu un père qui l’adorait, qui lui a permis de voyager et de s’épanouir. Rentrée à l’âge de 17 ans dans la maison de retraite, elle devait travailler dur sans être payée. Heureusement ce temps est révolu et Naïk apprécie sa vie ici, sans bonne sœur, et avec un directeur qu’elle considère « comme son père ».



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