Victime des deux guerres

Un témoignage de Jean Piger,
né(e) le 3 septembre 1927
Mémoire recueillie à


Nous n’avons pas eu beaucoup besoin de convaincre M. Piger pour participer à notre projet. Homme à la parole facile, il nous reçoit dans sa chambre, où il nous attend allongé sur son lit. Il nous laisse prendre place sur ses fauteuils et s’empresse de dire : « Je jure de dire toute la vérité, rien que la vérité, d'agir sans haine et sans crainte, dite je le jure ». Les bases sont posées : en homme respectueux, Sir Piger compte bien tout nous dévoiler !


Nous lui demandons tout d’abord de se présenter. En plus de cela, il n’hésite pas à nous rappeler ce qu’évoque sa date de naissance pour lui et, ému, il nous parle de la guerre…


« Je suis né à Rouen, le 3 septembre 1927. Cette date a une particularité, c'est celle du commencement de la guerre de 39-45. J'avais donc 12 ans le jour de la déclaration de la seconde Guerre Mondiale. C'est une chose qui marque la vie d'un jeune adolescent. La voisine vient nous dire en pleure, alors que nous étions en train de déjeuner, par la fenêtre de la cuisine : « Mon mari part demain, la guerre est déclarée... ».


En 1914, on croyait qu'on allait vaincre les allemands, on était partit la fleur au fusil. Mais en 1940, on est partit les larmes aux yeux, sentant que nous n’étions pas préparé. On avait pardonné à l'Allemagne de nous avoir fait la guerre de 14 et la preuve en est, nous n’étions pas préparés. »


Rentrant immédiatement dans le sujet, nous nous permettons de lui demander l’impact de la première Guerre Mondiale sur lui. Il ferme alors les yeux, soudain envahi par l’émotion…


« Ça a beaucoup joué « Madame » ! Sur moi-même je veux dire, quand mon père est rentré de la guerre de 14, complètement démoli. Sa vie a été gâchée par la guerre et la douleur de la mort un peu tous les jours. Si bien que mon père était désorienté, et il n'avait pas de formation professionnelle avant de partir à la guerre. Ce sont ses sœurs ainées qui lui ont trouvé un travail de comptable. Mon père a été meurtri par la guerre et j'en ai souffert de la façon très dure dont il nous a élevé. Je suis victime des deux guerres, messieurs, dames. »


Il enchaîne en nous parlant de sa fuite de Rouen vers Nantes avec sa famille en mai 1940. Une telle aventure ne peut laisser indemne. Néanmoins, la tête haute, M. Piger nous livre ses péripéties « comme si c’était hier ».


« En voyant qu’Hitler avait détruit la ville de Rotterdam en une nuit, mon père a dit : « je ne veux plus les revoir, je les ai vu en 1914, partons de chez nous ». Nous sommes donc partis de chez nous tous les quatre, mes parents, ma sœur et moi, avec un vélo seulement. Nous avons mis chacun un petit peu de nos affaires dans une valise, et nous sommes partis à pieds sur les routes pour fuir l'armée allemande qui bombardait les civils avec des avions et des sirènes pour nous effrayer plus encore. C'était la route de l'abomination…


Nous avons été rattrapés à mi chemin à Balogne de l'Orne. Un matin nous avions couché dans une école. On ne voulait pas pénétrer dans des maisons d’où les habitants étaient partis. Et alors, au réveil, un certain jour de juin, on nous a dit « C'est plus la peine d'aller plus loin, les allemands vont vous rattraper cette nuit... C'est plus la peine d'avancer ». Alors mon père s'est demandé comment nous allions rentrer parce que les ponts sur la Seine avaient été détruits pour retarder l'avancée allemande. Il s'est donc renseigné et on lui a dit « Mais si! Il y a un moyen ! Les allemands ont réquisitionné toutes les péniches du port de Rouen et les ont amarrées côte à côte pour en faire un plancher. »


Nous sommes rentrés à pieds en voyant défiler l'armée allemande avec toutes ces choses que nous ne possédions plus puisqu'ils avaient tout réquisitionné. Ça a été l'humiliation... »


Nous nous rendons compte que son enfance fut mouvementée et nous nous permettons de lui demander de nous raconter le quotidien de cette période d’occupation et les impacts sur les mentalités. Il nous expose alors la vision d’un adolescent de quinze ans face à cette situation…pas d’hésitation, tous les souvenirs sont là.


« A la moitié de la guerre, les allemands sont arrivés dans notre lycée, et ont dit « On vient le réquisitionner pour faire un hôpital militaire. » Ils nous ont alors pris notre lycée et nous devions aller à l'autre bout de la ville de Rouen, dans un ancien monastère désaffecté pour faire la classe.


Ce qui était le plus difficile voyez vous, c'est la maturité que tous ces évènements ont donné à ces jeunes. Mon père était pour Pétain, vainqueur de Verdun tandis que moi j'admirais De Gaulle qui avait dit « La France a perdu une bataille mais n'a pas perdu la guerre ». Ça faisait déjà des dissensions entre mon père et moi. Ah, c'est que j'étais jeune pour m'opposer à mes parents au niveau politique !


Il y avait un autre point sur lequel nous n’étions pas d’accord. Quand j'étais petit, mon père me disait : « Tu sais Jean, il y a deux ennemis de la société qui nous font du tort : les juifs et les francs maçons ». Depuis la mort du Christ il y a deux mille ans, l'église chrétienne a eu du mal à pardonner aux juifs d'avoir tué Jésus. Mon père était antisémite en tous points... et moi NON voyez vous. J'ai su résister. A douze ans on sait s'élever contre ses parents. »


Nous nous empressons donc de lui demander quel est son point de vue sur la résistance et ses possibles actions. Moment intense, comme si le temps s’était arrêté, nous l’écoutons attentivement.


« C'était héroïque... Vous savez, on était surveillé par les allemands.


Pour être résistant, il fallait tout quitter, se planquer dans les fermes et avoir un poste émetteur de radio pour communiquer avec la France libre à Londres sur les ondes de la BBC. La résistance par définition c'est: premièrement, commencer par changer de nom. Deuxièmement, changer de lieu. Troisièmement, pour ne pas être trahi par ses frères, on ne le disait même pas à sa famille. Vous les jeunes, ayez une pensée pour tous ces gens qui nous ont permis d'être libre aujourd'hui...


Moi, j’ai fait un acte de résistance malgré mon jeune âge. J'avais une tante, où j'allais souvent passer mes jeudis, jour du congé scolaire. Un jour, on vient lui dire « On réquisitionne deux chambres pour deux officiers de l'armée allemande ». Elle m’a tout de suite dit : « S'ils te tendent la main, tu ne leur serres pas». Ils m'ont tendu la main... et j'ai refusé en mettant les mains derrière le dos. Ah ah ah, il ne m'a pas cherché d'histoires, j'étais si jeune.


Pour être au courant de ce qui se passait, nous écoutions la radio de Londres. « Allô, ici la France Libre ! Le 3ooème jour de la résistance de la France à l 'Allemagne Nazie. N'écoutez pas Radio Paris! Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemande! ».


Mais alors c'était brouillé par les allemands, on avait une musique Tan Tan Tan Tonnn, Tan Tan Tan Tonnn... Il fallait arriver à écouter avec la radio collée à l'oreille pour entendre les messages de Londres. La guerre des Ondes ça existait aussi! »


Nous continuons de bavarder sur ces moments de vie particuliers et nous finissons par parler du fameux dénouement…il y a une fin à toute histoire et M. Piger se fait une joie de nous la narrer, avec l’émotion de l’époque : on s’y croyait !


« Le débarquement libérateur a eu lieu le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. C'est le jour où je devais passer mon bac... Ah ah ah... Il y a encore d'autres coïncidences dans ma vie. J'étais inscrit pour passer ma première partie de BAC le 6 juin 1944 et on est allé à la salle d'examens, on nous a dit « Messieurs, il n'y a pas d'examen, retournez vite chez vous, ils ont débarqué ! » C'était le commencement de la fin.... Ah ah ah


C'était la fête, on dansait dans les rues. On prenait un monsieur et une dame qui passaient et on les forçait à s'embrasser... Eh eh eh... C'était vraiment l'euphorie! Nous avions envahi le lycée de filles à l'époque pour obliger la directrice à les mettre en congé pour aller danser dans les rues de Rouen à la libération. Rien ne nous arrêtait à ce moment là !


Du coup, j’ai passé mon BAC au mois d’août, hors de Rouen parce qu’il y avait encore des alertes et que Paris n’a été libéré que le 25 août. Je l’ai passé sur les hauteurs de Rouen, le 12 août, car il y avait des bombardements dans la ville tous les jours et il fallait descendre dans les abris. On ne pouvait pas quand même lâcher nos copies et descendre comme ça ! Ca a donc eu lieu dans la campagne, dans un petit village où l’école a été réquisitionnée pour qu’on puisse passer notre BAC ».



Au bout d’une heure, beaucoup de souvenirs étant remontés et peut-être un peu bouleversé par ce retour dans le passé, notre conteur nous demande d’arrêter l’entretien ici. Mais ce n’est pas sans un dernier message à faire passer…car la guerre lui a permis de réaliser une chose : il ne faut pas que cela se reproduise.


« La politique, c'est la paix ou la guerre. La politique, c'est l'approvisionnement en eau ou « l'oubli » de l'approvisionnement. Si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s'occupera de vous. N'oubliez jamais ça... Parce que quand vous êtes jeunes et que vous êtes dans des circonstances pareilles, vous êtes obligés d'entrer en politique. Moi, je suis rentré à la démocratie chrétienne à l'âge de 18 ans, six mois après la fin de la guerre alors qu’on était éligible qu'à 21 ans. Je voulais travailler pour une filiation franco-allemande notamment et ne pas revoir ça… J'ai acquis mon caractère et je l'avais dans les gênes sans doute ! »


Un peu émus, les frissons dans les dos, bouche bée, nous quittons M. Piger tout étourdis. Face à ce grand Monsieur, nous ne pouvons rien dire, rien faire. Nous buvons ses paroles et avons hâte de le retrouver pour connaître la suite de ses aventures…



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