Voyage d’une nounou

Un témoignage de Thérèse Gallardo,
né(e) le 1 juin 1921
Mémoire recueillie à

A treize ans on m’a sorti de l’école, et j’ai été en apprentissage pour la couture pendant deux ans. Ensuite on m’a placé comme femme de chambre, puis je suis allé travailler chez les Bourdin, en Touraine. C’est une famille qui a fait un apéritif qui s’appelait Bourdin justement. Il y avait le Bourdin et la bière de Veuil aussi, qui n’existent plus depuis le temps. C’étaient des gens très gentils. Lui avait été gazé à la guerre de 14 alors il n’était pas en bonne santé. Il travaillait chez ses parents dans des bureaux et quand il était malade, il m’envoyait chercher sa paie. Et je ramenais la paie, je ne me sauvais pas avec hein ! Il avait confiance en moi ! Vous savez, c’était un homme à qui il ne fallait pas tendre la main par exemple. Il était de cette condition, et moi je ne le savais pas à ce moment là. Alors je lui tendais la main et il faisait comme si il ne l’avait pas vu ! Il ne me l’a pas fait trois fois, je vous le dit ! Il m’a appris à vivre, il m’a appris beaucoup de choses ! Sans que je m’en rende compte tout de suite... Un jour on a vu sur le journal que le Général de Serres, qui était venu s’installer avec sa femme et une petite fille de trois ans à côté de chez mon patron, cherchait une nurse. Alors ma patronne m’a dit « Ben tiens, pourquoi vous n’y allez pas ? Vous seriez bien, ils vont vous emmener à Nice, à Paris, à Strasbourg ! Vous allez faire du voyage et puis ce sont des gens bien. » Alors je me suis proposé et j’ai commencé à travailler pour monsieur le Comte de Serres.
Il était général de l’armée de l’air. On a beaucoup voyagé, en faisant les trajets en plusieurs étapes. On s’arrêtait, on allait dans des grands restaurants où il recevait des directeurs généraux, des capitaines, des ceci, des cela, enfin des gens de l’armée. Des gens bien placés quoi. Et moi, innocente comme j’étais, il fallait que je fasse toujours attention alors je lui disais « Mais Monsieur moi je ne veux pas manger avec vous parce que je vais être gênée. » Il disait « Mon petit il ne faut pas vous en faire. Vous allez venir avec nous à table et avant de commencer, vous regardez comment je fais. Si je prends cette fourchette pour le poisson, si je prends ce couteau… ». Maintenant je sais manger mon poisson je sais le partager, me tenir à table, me servir de tel couteau. Tout ça quoi ! J’ai donc vécu avec eux quelques temps, je ne m’occupais que de leur petite fille.
On est parti à Nice parce que le père de Madame la Comtesse y était mourant. Quand il est mort il a fallu organiser les obsèques. On est alors allé à l’hôtel Negresco pour laisser la place au reste de la famille de la Comtesse qui arrivait. Alors là, ça a été le rêve pour moi, parce qu’il y avait les petits grooms et moi j’avais 17 ans et j’étais en pleine jeunesse. Alors ils se bousculaient à qui m’apportera le petit déjeuner. Ils étaient mignons comme tout avec leur petit bonnet ! Et puis c’était chic hein, ce n’était pas de la rigolade ! Ils m’apportaient le déjeuner le matin et puis je m’occupais de la petite, je l’habillais, tout ça. J’amenais les affaires à repasser à ses parents qui étaient dans le même hôtel et après j’allais au jardin François 1er promener la petite fille. Il y avait des grandes familles qui avaient des nurses qui emmenaient les enfants à ce jardin. On est resté un mois à Nice et puis après quand tout a été réglé, l’enterrement et tout ça, on est parti à Strasbourg.
A Strasbourg la Comtesse avait une sœur qui était mariée à un grand marchand de charbon très riche. Il avait quatre domestiques. Et alors là c’était très bien. Je ne m’occupais toujours que de la petite fille, je la promenais. Je mangeais de la choucroute. J’adorais ça parce que quand ils faisaient de la choucroute c’était dans de très grands bocaux, parce qu’ils avaient toujours des invités et puis la famille. On est resté au moins 15 jours. J’ai visité un petit peu Strasbourg.
Et puis après on a repris la voiture et on est parti pour Paris. Là c’était un petit appartement qui était pas mal, qui avait des chambres, une salle de bains, une salle à manger et un salon. Et alors là il avait droit à une ordonnance pour la cuisine et une ordonnance pour le ménage. Alors les petits jeunes gens venaient et malheureusement il y en avait toujours un qui essayait de m’attraper. Alors j’ai dit à mon patron « Écoutez Monsieur, moi j’ai un peu peur parce que ces messieurs ils sont bien gentils mais il y en a qui voudraient essayer le matelas avec moi. » Comme on leur avait donné la consigne de ne jamais me laisser sortir le soir parce que j’étais trop jeune… Je ne sortais presque jamais. Que le dimanche, mais j’allais chez mon oncle à Montreuil sous bois. Quand j’allais chez lui, il fallait qu’il me fasse un petit papier pour dire que j’y étais allée. Et autrement les autres jours, tous les jours, j’allais promener la petite fille au bois de Boulogne. A ce moment là, il n’y avait pas tout ce qu’il y a maintenant. Je parle de ça il y a 70 ans, parce que j’avais à peu près 17 ans et là je vais en avoir 92, alors voyez ! C’est vieux !
A Paris le général avait son chauffeur. C’est lui qui me conduisait au bois de Boulogne, sauf le jeudi où c’était mon patron qui prenait sa voiture personnelle et qui m’emmenait avec la petite aux environs de Paris. On allait d’abord promener la petite dans des jardins et à quatre heures il m’emmenait dans de grandes pâtisseries. Et il disait « Tenez, prenez des gâteaux mon petit, prenez, prenez. » Bon il me prenait pour une petite gamine, vous comprenez, parce que je n’étais pas très vieille. Et je n’osais pas moi, hein. Alors il me mettait des gâteaux tout plein l’assiette pour que je les mange ! Et puis je le laissais parce que je ne pouvais pas tout manger. Il était vraiment très, très, très gentil avec moi. Et puis voilà la vie est passée comme ça. Elle, elle m’avait acheté des pulls, des jupes… Ils voyaient que je n’avais pas grand-chose, alors ils étaient généreux. Je n’étais pas malheureuse avec eux, mais il y avait beaucoup d’ordonnances qui me tournaient autour et des fois j’avais un petit peu peur qu’il m’arrive un pépin. Il y avait des couloirs tous petits et dans ces couloirs il n’y avait pas de lumière. Quand j’y passais et que le général aussi, il me frôlait tout le temps. Je me disais « Un de ces jours il va peut-être bien m’attraper lui aussi ! » Et puis quand j’allais faire ma toilette je le rencontrais souvent tout nu dans la salle de bains sans qu’il ait fermé la porte. Ce sont des choses que mes parents ne faisaient pas alors je n’étais pas tranquille quand même ! Et puis je me suis ennuyée de mes parents surtout et de mes onze frères et sœurs. Alors un jour je leur ai dit que je m’ennuyais, que j’allais partir. Ils ont essayé de me retenir mais j’ai dit « Non, non, je veux m’en aller. » Alors elle, ça l’a mise en colère, elle n’était pas contente ! Lui il était un peu plus modéré et il a fallu qu’ils cherchent quelqu’un d’autre. Et je suis revenue en Touraine.

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